Dix ans après la création de son Programme de gestion des situations d’urgence sanitaire, l’Organisation mondiale de la santé accélère sa transformation pour faire face aux prochaines pandémies. Tirant les leçons de la crise du COVID-19, l’institution mise désormais sur l’intelligence épidémiologique, le renforcement des capacités nationales, l’accès équitable aux contre-mesures médicales et un financement préventif durable, comme elle l’a expliqué aujourd’hui lors d’une table ronde organisée dans le cadre de l’assemblée mondiale de la Santé. Une refonte stratégique qui pourrait redessiner la sécurité sanitaire mondiale pour les décennies à venir.
La pandémie de COVID-19 a profondément bouleversé les systèmes de santé et révélé les fragilités structurelles des mécanismes de prévention et de riposte à l’échelle mondiale. Dix ans après la mise en place du Programme de gestion des situations d’urgence sanitaire de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), né dans le sillage de l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest entre 2013 et 2016, l’institution internationale entend désormais transformer durablement l’architecture mondiale de la sécurité sanitaire.
Pensé à l’origine pour coordonner les réponses face aux flambées épidémiques, aux conflits et aux catastrophes humanitaires, ce programme a traversé l’épreuve majeure du COVID-19. La crise a mis en lumière les défaillances des systèmes de surveillance, les inégalités d’accès aux soins et les limites des coopérations internationales. Mais elle a également accéléré l’innovation scientifique et technologique, tout en poussant les États à revoir leur manière d’anticiper les urgences sanitaires.
Pour le Dr Mike Ryan, directeur exécutif du Programme OMS de gestion des urgences sanitaires, l’humanité dispose désormais des outils nécessaires pour éviter de répéter les erreurs du passé. Selon lui, les pandémies et les crises sanitaires continueront de jalonner l’Histoire, mais la capacité collective à apprendre des catastrophes précédentes peut modifier profondément l’avenir.
Au cœur de cette transformation figure une nouvelle stratégie mondiale articulée autour de quatre piliers majeurs.
Le premier concerne l’intelligence épidémiologique. Face à l’explosion des données de santé et à la circulation instantanée de l’information, l’OMS a créé à Berlin un Centre pour l’intelligence épidémiologique et pandémique. Ce centre doit permettre de détecter plus rapidement les signaux faibles annonçant de potentielles crises sanitaires. L’utilisation de l’intelligence artificielle et d’outils open-source comme EIOS, capable d’analyser en temps réel des milliers de sources d’informations publiques, constitue l’un des leviers principaux de cette nouvelle approche. L’objectif est clair : identifier plus tôt les menaces émergentes afin d’éviter qu’une épidémie locale ne devienne une catastrophe mondiale.
L’OMS souhaite également renforcer les capacités nationales afin d’accroître la souveraineté sanitaire des États. Le cas de l’Éthiopie illustre cette dynamique. Le pays a considérablement développé ses infrastructures depuis la pandémie, notamment en multipliant ses laboratoires régionaux capables d’effectuer du séquençage génomique localement. Dans le même temps, les capacités hospitalières ont été renforcées grâce à l’installation massive de centrales de production d’oxygène médical. Des milliers de professionnels ont aussi été formés pour intégrer un corps national de santé d’urgence destiné à intervenir rapidement lors de futures crises.
Cette logique de souveraineté ne peut cependant fonctionner sans coopération internationale. Les responsables de l’OMS rappellent régulièrement que les maladies infectieuses ignorent les frontières et que les investissements nationaux doivent être accompagnés d’un financement mondial stable et durable.
Le troisième pilier concerne l’accès aux contre-mesures médicales, notamment les vaccins, les diagnostics et les traitements. Le développement extrêmement rapide des vaccins contre le COVID-19 a constitué une avancée scientifique historique. Pourtant, leur répartition inégale entre les pays riches et les pays à faibles revenus a profondément marqué les débats internationaux. Pour éviter qu’un tel déséquilibre ne se reproduise, l’OMS plaide désormais pour une chaîne d’innovation plus équitable, allant de la recherche jusqu’à la distribution locale.
Cette stratégie repose aussi sur un enjeu souvent sous-estimé : la confiance des populations. Le contributeur de l’agenda 2030, John–Arne Røttingen , représentant du Wellcome Trust, membre du WEF, estime qu’un vaccin ou un test diagnostique rejeté par les communautés concernées ne peut être considéré comme une réussite sanitaire. L’adhésion des populations devient donc un élément central des futures campagnes de prévention et de vaccination.
Le quatrième axe stratégique vise à sécuriser un financement préventif pérenne. La pandémie a démontré qu’attendre l’apparition d’une crise pour débloquer des fonds entraîne des coûts humains et économiques considérables. Pour Daniela Garone, de Médecins Sans Frontières, l’ONG membre du WEF, les mécanismes internationaux comme le Pandemic Fund doivent permettre d’agir plus rapidement, notamment dans les zones fragiles, les territoires isolés ou les régions en conflit.
Dans cette logique de réforme globale, l’OMS développe également un nouvel outil baptisé UHPR, pour Examen Universel de l’État de Préparation et de Riposte. Déjà testé dans plusieurs pays, notamment en République centrafricaine, ce mécanisme vise à coordonner l’ensemble des acteurs impliqués dans la gestion des crises sanitaires. Contrairement aux approches purement techniques du passé, l’UHPR intègre les autorités politiques, le secteur privé, les leaders religieux et les représentants communautaires dans une même dynamique de préparation.
Cette approche multisectorielle a notamment permis de renforcer les réponses locales lors de récents cas de variole simienne, désormais appelée Mpox. L’idée est de construire une préparation sanitaire permanente, ancrée dans les réalités sociales et culturelles des territoires, plutôt que de réagir dans l’urgence une fois la crise installée.
À l’approche de l’adoption attendue d’un nouvel accord international sur les pandémies ainsi que des amendements du Règlement sanitaire international, l’OMS cherche désormais à consolider les bases d’une gouvernance sanitaire mondiale plus réactive et plus solidaire. Pour le directeur général de l’organisation et contributeur de l’agenda 2030, Tedros Adhanom Ghebreyesus, la prochaine pandémie n’est pas une hypothèse lointaine mais une certitude. La question n’est plus de savoir si une nouvelle crise surviendra, mais si le monde sera enfin prêt à y faire face.
Sources :
Organisation mondiale de la santé (OMS) – Programme de gestion des urgences sanitaires et réformes post-COVID-19 – https://www.who.int/
