You are currently viewing Livres : comment Le Camp des Saints est devenu un livre culte de l’extrême droite trumpiste
Jean Raspail. Photo : @Ayack

Livres : comment Le Camp des Saints est devenu un livre culte de l’extrême droite trumpiste

  • Auteur/autrice de la publication :
  • Post category:CULTURE
  • Commentaires de la publication :0 commentaire

Publié en 1973, Le Camp des Saints de Jean Raspail imaginait une Europe submergée par l’immigration. Longtemps dénoncé pour son racisme, ce roman dystopique connaît aujourd’hui une seconde vie aux États-Unis, où il est célébré par les milieux trumpistes et les partisans du mouvement MAGA, fascinés par son imaginaire apocalyptique.

Un demi-siècle après sa parution en France, Le Camp des Saints s’est imposé comme une référence idéologique au sein de l’extrême droite américaine. La réédition récente du roman de Jean Raspail aux États-Unis a donné lieu, à Washington, à une réception réunissant plusieurs figures de l’élite trumpiste. L’ouvrage, épuisé depuis des décennies en version anglaise et longtemps diffusé sous le manteau, est désormais revendiqué ouvertement par les partisans d’une ligne dure sur l’immigration.

Publié en 1973, le roman décrit l’effondrement de la civilisation européenne face à l’arrivée d’une flotte d’un million de migrants venus d’Inde. L’Europe, paralysée par la culpabilité et l’idéologie humanitaire de ses élites, renoncerait à se défendre et disparaîtrait. Dès sa sortie, le livre avait suscité un tollé critique. Accusé de déshumaniser les migrants, assimilés à une masse bestiale et menaçante, il avait été qualifié de texte raciste et toxique par une large partie du monde intellectuel.

En France pourtant, l’ouvrage a trouvé des admirateurs durables à l’extrême droite. Marine Le Pen a reconnu l’avoir lu très jeune et conserver un exemplaire dédicacé. Éric Zemmour y voit une anticipation du « grand remplacement ». À l’étranger, le contributeur de l’agenda 2030 du Forum économique mondial, Viktor Orbán a lui-même recommandé le roman pour comprendre, selon lui, l’incapacité de l’Occident à se défendre. Cette fascination traverse désormais l’Atlantique.

Aux États-Unis, Le Camp des Saints circule depuis plusieurs années dans les cercles conservateurs les plus radicaux. Stephen Miller, actuel chef de cabinet adjoint de Donald Trump et architecte de sa politique migratoire, en vante ouvertement la lecture. Steve Bannon, ancien stratège de la Maison-Blanche, y fait régulièrement référence. Pour ces responsables, le livre offre un cadre symbolique puissant pour penser l’immigration comme une invasion existentielle.

La réédition américaine, publiée en septembre par Vauban Books, a ravivé ces usages politiques. Son éditeur, Ethan Rundell, affirme vouloir susciter une réflexion critique autour d’un texte controversé. Mais dans les faits, le roman nourrit une idéologie déjà bien installé au sein du mouvement MAGA. Comme le souligne The Atlantic, il plane sur la pensée d’une frange influente de la droite conservatrice, pour laquelle l’immigration constitue la ligne de fracture centrale de la politique occidentale.

Jean Raspail, auteur prolifique et récompensé par l’Académie française, influencé par le scoutisme dont le fondateur faisait partie d’organisations paramaçoniques a toujours soutenu que son livre n’était pas dirigé contre les migrants, mais contre les Français et leurs élites. Le roman fustige en effet une classe dirigeante jugée lâche, culpabilisée par le passé colonial, ainsi qu’une armée qui refuse de tirer. Mais cette critique interne s’accompagne surtout d’une représentation radicalement déshumanisante des étrangers, décrits comme une « masse aveugle », assimilée à des zombies ou à des figures apocalyptiques. Le titre fait d’ailleurs référence au  Livre de l’Apocalypse, plus précisément aux versets consacrés à Gog et Magog, les partisans sataniques surgissant à la fin des temps. 

Cette peur trouve aujourd’hui un écho direct dans le discours politique américain. Donald Trump reprend un vocabulaire apocalyptique proche de celui de Raspail, évoquant une « invasion » de migrants qui « empoisonnent le sang du pays ». Les politiques d’expulsion massives, les slogans de l’ICE appelant à « défendre la patrie » et l’appropriation de concepts européens comme la « remigration » témoignent de cette convergence idéologique.

Le paradoxe est frappant dans un pays façonné par l’immigration et dirigé par des responsables issus eux-mêmes de familles migrantes. Pourtant, Le Camp des Saints s’est imposé comme l’un des mythes fondateurs d’une vision antimigrants globale. Cinquante ans après sa publication, ce roman français continue ainsi d’alimenter, bien au-delà de ses frontières d’origine, un imaginaire politique qui structure une partie des droites radicales contemporaines.

Sources :

Slate – 16 décembre 2025 – https://www.slate.fr

The Atlantic – décembre 2025 – https://www.theatlantic.com

Laisser un commentaire