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Shlomo Shoham. Photo : Compte Facebook de Shlomo Shoham.

Israël : Retour sur l’expérimentation du Commissaire aux générations incarné par Shlomo Shoham

Au tournant du XXIe siècle, Israël a tenté une expérience institutionnelle unique au monde. Pendant quelques années, le Parlement israélien a accordé une représentation officielle à ceux qui n’étaient pas encore nés, une responsabilité qui a été octroyé à l’ancien juge Shlomo Shoham. L’idée pouvait sembler abstraite mais elle reposait sur une intuition concrète : certaines décisions politiques produisent leurs effets bien après la disparition de leurs auteurs.

Pour répondre à ce paradoxe démocratique, la Knesset a créé une fonction inédite, celle de Commissaire aux générations futures. Et pour l’incarner, elle a choisi un juriste dont le parcours mêlait droit, réflexion morale et vision civilisationnelle : Shlomo Shoham.

Une fonction conçue pour représenter les absents

Instituée au début des années 2000 à l’initiative du ministre de la Justice Tommy Lapid, Chef du parti centriste et laïque Shinouï dans les années, la mission du commissaire était d’introduire dans la fabrication de la loi un acteur chargé d’évaluer les conséquences à long terme des décisions publiques. Il ne s’agissait pas d’un comité consultatif classique mais d’une présence intégrée au processus parlementaire.

Le commissaire pouvait examiner les projets de loi, intervenir devant les commissions, alerter les députés et demander des ajustements lorsque les politiques risquaient de compromettre l’équilibre futur de la société. L’attention portait surtout sur les choix irréversibles, qu’il s’agisse d’environnement, de technologies, d’éducation, de finances publiques ou d’aménagement du territoire.

Pour la première fois, une démocratie tentait de corriger son biais structurel. Les électeurs présents déterminent les lois, mais leurs effets façonnent la vie d’individus qui ne peuvent pas encore voter. L’institution introduisait ainsi la notion juridique de responsabilité intergénérationnelle.

Le parcours d’un criminologue devenu défenseur du futur

Né en 1949 à Haïfa, Shlomo Shoham étudie le droit à l’université Bar Ilan avant d’ouvrir un cabinet à Tel Aviv. En 1983, il est nommé juge au tribunal d’Ashdod. Après plus d’une décennie sur le banc, il quitte la magistrature en 1995 pour rejoindre le Parlement comme conseiller juridique de la commission de la Constitution, du droit et de la justice.

Ce passage du judiciaire au législatif va orienter toute sa réflexion. Là où le juge tranche des litiges passés, le législateur fabrique la réalité future. Shoham commence alors à s’interroger sur l’absence totale du long terme dans la mécanique politique.

En 2001, un comité public le choisit pour devenir le premier et unique Commissaire aux générations futures. Il occupera la fonction entre 2002 et 2006. Aucun successeur ne sera jamais nommé après lui.

Introduire le siècle dans la politique quotidienne

Son travail consistait à poser une question inhabituelle dans un débat parlementaire : cette loi sera t elle encore bénéfique dans cinquante ans ?

Il participait aux travaux législatifs comme une sorte d’avocat du futur. Là où les élus représentaient leurs électeurs, lui représentait leurs descendants. Le rôle ne visait pas à bloquer la politique mais à en élargir l’horizon temporel.

Universitaire et théoricien de la « Future Intelligence »

Parallèlement à ses fonctions publiques, Shoham mène une carrière académique. Il enseigne le droit à l’université Bar Ilan, à l’université hébraïque de Jérusalem et à l’université de Tel Aviv. Il devient également chercheur associé de la fondation Bertelsmann, membre du Forum économique mondial, en Allemagne qui a pour objectif de promouvoir « les processus de réforme » et « les principes de l’activité entrepreneuriale » pour construire une « société tournée vers l’avenir ». Shoham se spécialise alors dans le leadership éducatif orienté vers l’avenir.

Son livre Future Intelligence synthétise sa pensée. Il y développe l’idée que les sociétés modernes souffrent d’une incapacité structurelle à penser le long terme. Les institutions sont conçues pour gérer l’immédiat, alors que les enjeux majeurs dépassent plusieurs générations.

Selon lui, la crise écologique, technologique et sociale n’est pas seulement politique mais cognitive. Les systèmes de décision sont adaptés à l’urgence, pas à la continuité.

Entre droit et conscience

La trajectoire de Shoham ne se limite pas au champ juridique. Influencé notamment par la pensée de Bhagwan Shree Rajneesh ou Osho, un maître spirituel indien fondateur d’un mouvement spirituel mêlant : développement personnel, méditation dynamique, mysticisme oriental, critique des religions organisées et libération sexuelle, il développe une approche mêlant psychologie, éthique et spiritualité. Il crée une forme de méditation appelée Nigun combinant spiritualité juive, psychologie occidentale et pratiques orientales qui vise à relier esprit, corps et responsabilité morale.

À travers la Sustainable Global Leadership Association, Shalom forme dirigeants et éducateurs dans de nombreux pays afin de promouvoir un leadership conscient. Il participe également à des réseaux internationaux consacrés à la prospective et aux institutions du futur, notamment comme vice président d’organisations réunissant les commissions pour les générations futures.

En 2010, il reçoit le prix « Promoter of the Future » lors d’un congrès international consacré aux sciences du futur organisé par l’Université Bar-Ilan en Israël.

Une institution supprimée mais toujours étudiée

En 2006, la fonction disparaît. Jugée trop intrusive et ralentissant le processus législatif, elle n’est pas reconduite. Pourtant, l’expérience demeure un cas d’école en droit public comparé.

Israël reste le premier État à avoir tenté d’intégrer officiellement le futur dans la démocratie parlementaire. Aujourd’hui encore, juristes et constitutionnalistes y voient une tentative pionnière pour résoudre une contradiction fondamentale : les systèmes politiques sont fondés sur la volonté populaire immédiate alors que leurs décisions façonnent des générations entières.

Un exemple qui a influencé le monde entier

Cette expérience a marqué la doctrine juridique internationale. Pour la première fois, la démocratie représentative reconnaissait explicitement que ses décisions engagent moralement des personnes absentes.

Plusieurs pays et organisations ont tenté d’intégrer la notion de responsabilité envers les générations futures dans la décision publique.

En 2008, la Hongrie a créé un Médiateur parlementaire pour les générations futures intégré au système du Défenseur des droits. Il pouvait enquêter, saisir la justice constitutionnelle et bloquer certains projets menaçant l’environnement ou le patrimoine naturel. Même si ses pouvoirs ont été réduits après une réforme institutionnelle en 2012, l’office existe toujours et reste la référence mondiale la plus concrète.

La Finlande a choisi une approche plus consultative avec une commission parlementaire évaluant les impacts à long terme des lois. Au pays de Galles, un commissaire aux générations futures veille depuis 2016 à la cohérence durable des politiques publiques, avec une influence surtout morale.

Au niveau international, l’Union européenne et l’ONU reconnaissent l’idée à travers des principes de durabilité, d’évaluation d’impact et de justice intergénérationnelle, mais sans véritable autorité politique dédiée. Globalement, les institutions admettent la nécessité de penser le long terme, tout en évitant de donner un pouvoir décisionnel fort à un représentant du futur, contrairement à certains modèles plus intégrés comme celui expérimenté en Israël.

Des risques de dérives

Dès sa genèse, le poste de Commissaire aux générations futures a manqué de débat démocratique. La nomination de Shlomo Shoham n’a pas suivi une logique politique classique. La Knesset voulait justement éviter qu’elle dépende d’une majorité parlementaire ou d’un gouvernement. Le poste devait rester indépendant puisqu’il était censé défendre des intérêts qui ne peuvent pas être représentés par des électeurs. La loi créant le poste de Commissaire aux générations futures précisait la composition du comité public de sélection. Aucune archive ou biographie y compris celle de Shoham ne liste les personnes exactes en poste lors de la sélection en 2001. La loi indique juste qu’il s’agissait d’un comité de 6 membres fixes composé d‘universitaires et d’experts choisis par le House Committee, le Président du House Committee (comité de la Chambre) de la Knesset et deux autres députés : le Président du Science and Technology Committee et le Président du State Control Committee. À l’époque, le président du comité de la chambre était  Yossi Katz, membre du Likud, la Commission de la Science et de la Technologie était Anatoly Kofman, un avocat membre du parti Usrael BaAliyah représentant principalement les immigrés de l’ex-URSS qui confondera l’ONG israélienne Hatzlacha en 2008 avec Shlomo Shoham. La Commission du Contrôle de l’État était dirigée Amnon Rubinstein, membre du parti Meretz. Nous n’avons pas retrouvé la trace des trois universitairesqui avaient participé à la nomination de Shlomo Shoham.

Par ailleurs, on peut également s’interroger sur le mentor de Shlomo Shoham. Après avoir immigré aux Etats-unis, Rajneesh, a été impliqué dans plusieurs scandales. En 1984, des membres de sa communauté ont été impliqués dans une attaque bioterroriste à la salmonella (empoisonnement de restaurants), des fraudes migratoires et une tentative d’influence politique locale. Rajneesh fût arrêté en 1985 pour fraude à l’immigration et a plaidé coupable avant d’être expulsé en Inde où il prendra le nom d’Osho.

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