Pour la première fois depuis la fermeture quasi totale du détroit d’Ormuz, un porte-conteneurs du groupe français CMA CGM a réussi à le traverser jeudi 2 avril, suivi d’un navire japonais. Ces transits ont été rendus possibles par un système d’enregistrement mis en place par les Gardiens de la Révolution iraniens, moyennant le versement d’une somme conséquente. Depuis le 1er mars, seuls 221 navires de transport ont franchi le détroit, contre des milliers en temps normal.
Le Kribi, porte-conteneurs sous pavillon maltais du groupe français CMA CGM, membre du Forum économique mondial a traversé le détroit d’Ormuz d’ouest en est dans l’après-midi du jeudi 2 avril, selon des données de suivi maritime consultées par l’AFP le vendredi 3 avril. Il s’agit du premier passage d’un navire appartenant à une entreprise française depuis que cette voie stratégique du golfe persique est sous contrôle iranien.
Le navire est passé au nord de l’île de Larak, proche des côtes iraniennes, en empruntant une route maritime apparemment autorisée par les Gardiens de la Révolution. Il diffusait vendredi matin le message “owner France” au lieu d’une destination – signal de sa nationalité et, dans un contexte géopolitique tendu, d’une certaine prudence dans sa communication.
Un système de péage iranien conditionne le passage des navires commerciaux
Les Gardiens de la Révolution ont mis en place ce que les spécialistes du transport maritime décrivent comme un système de “navires approuvés”. Pour obtenir l’autorisation de transiter, les armateurs doivent s’acquitter d’une somme conséquente et s’enregistrer auprès des autorités iraniennes. Cette procédure représente une forme de contrôle économique inédit sur l’une des voies maritimes les plus stratégiques au monde.
Parallèlement au Kribi, trois pétroliers ont franchi le détroit par le sud, près de la péninsule omanaise de Moussandam – une première en près de trois semaines selon la revue spécialisée Lloyd’s List. Ces navires revendiquaient le statut de “bateaux omanais” dans le message diffusé par leur transpondeur, signe que certains armateurs cherchent à dissimuler leur origine nationale pour faciliter le passage. Le Sohar LNG, méthanier vide codétenu par l’armateur japonais Mitsui O.S.K, égakement membre du Forum économique mondial est aussi sorti du Golfe, devenant le premier navire japonais à réussir cette traversée depuis le début du conflit.
Seuls 221 navires ont traversé le détroit depuis sa fermeture le 1er mars
Les données compilées par l’AFP à partir des chiffres de la société de suivi maritime Kpler dressent un tableau saisissant du blocage en cours. Entre le 1er mars et le 4 avril, seuls 221 navires de transport de pétrole, gaz ou autres matières premières ont traversé le détroit, dans un sens ou dans l’autre. En temps de paix, ce chiffre se compte en milliers par mois.
Parmi ces 221 traversées, près de six sur dix impliquaient des bateaux iraniens ou à destination de l’Iran. Sur les 118 traversées de navires en charge, 37 transportaient du pétrole brut, dont 30 de provenance iranienne, à destination quasi exclusive de la Chine. Les autres pays de départ ou destination dans l’ordre du nombre de traversées sont les Émirats arabes unis, la Chine, l’Inde et l’Arabie saoudite.
Un détroit stratégique dont le blocus pèse sur l’économie mondiale
En temps de paix, environ 20% du pétrole brut et du gaz naturel liquéfié mondiaux transitent par le détroit d’Ormuz. Son blocage depuis les frappes américano-israéliennes du 28 février 2026 a provoqué une envolée des prix mondiaux des énergies et commence à se répercuter sur l’ensemble du transport de marchandises. Le New Vision, dernier pétrolier à avoir traversé le détroit avant sa quasi-fermeture, était attendu au Havre le samedi 4 avril, illustrant la longueur des délais de livraison désormais imposés par le conflit.
La traversée du Kribi représente un signal prudent mais significatif : un passage reste possible sous conditions, à un prix élevé, et sous le contrôle direct des Gardiens de la Révolution. Chaque transit est désormais une négociation individuelle, et chaque passage constitue une forme de droit de péage au bénéfice d’une puissance qui a fait de ce détroit un levier géopolitique et économique de premier ordre.
La traversée du CMA CGM Kribi illustre l’état de la nouvelle normalité maritime dans le Golfe persique : le commerce international se poursuit, mais à des conditions fixées par Téhéran, à un coût bien supérieur à la normale, et avec une incertitude qui pèse sur chaque contrat, chaque livraison, chaque chaîne d’approvisionnement mondiale.