Invité de BFMTV ce dimanche 4 janvier, Dominique de Villepin a livré une analyse d’une rare gravité sur l’exfiltration de Nicolás Maduro par les États-Unis. L’ancien Premier ministre dénonce une violation caractérisée de la souveraineté vénézuélienne, un basculement historique de l’ordre international et une Europe qu’il juge soumise et aveugle. Une intervention fleuve, où se mêlent géopolitique, droit international et avenir démocratique du continent européen.
Sur le plateau de BFMTV, Dominique de Villepin n’a pas mâché ses mots. Interrogé sur l’opération américaine ayant conduit à l’arrestation et à l’exfiltration de Nicolás Maduro vers New York, l’ancien chef du gouvernement a reconnu sans détour les dérives du régime vénézuélien, entre crise démocratique, exil massif et soupçons de collusion avec des réseaux mafieux. Mais, selon lui, rien ne saurait justifier une action unilatérale violant le droit international. En l’absence de mandat des Nations unies et sans consentement explicite de l’État concerné, l’intervention américaine constitue d’après lui une atteinte grave à la souveraineté du Venezuela.
Dominique de Villepin a récusé l’argument central avancé par Washington, celui de la lutte contre le narcotrafic. Il a rappellé que les bases juridiques invoquées, notamment un mandat émanant de l’État de New York en 2020, sont insuffisantes pour légitimer une opération de cette ampleur. L’ancien premier ministre a également souligné que Trump a récemment gracié « l’ancien président du Honduras accusé de narcotrafic ».
À ses yeux, la véritable clé de lecture est ailleurs. Le Venezuela dispose des premières réserves mondiales de pétrole, un fait stratégique que l’ancien ministre des Affaires étrangères a relié directement aux déclarations récentes de Donald Trump assumant l’envoi de compagnies pétrolières américaines sur place. Il a parlé alors sans détour de prédation économique et d’établissement d’un protectorat déguisé.
L’ancien Premier ministre décrit une opération spectaculaire, mais inachevée politiquement. Contrairement à l’Irak en 2003, il n’y a pas encore de changement de régime, a-t-il souligne. Les principaux piliers du pouvoir chaviste demeurent en place, de Diosdado Cabello à Delcy Rodríguez. Dès lors, une question centrale s’impose : s’agit-il d’une transition démocratique authentique ou d’un habillage destiné à sécuriser l’accès américain aux ressources énergétiques du pays ?
Au-delà du seul Venezuela, Dominique de Villepin a élargi son propos à ce qu’il a qualifié de basculement historique. Pour lui, l’intervention américaine envoie un message limpide au reste du monde : dans l’hémisphère occidental, selon une lecture renouvelée de la doctrine Monroe, les États-Unis entendent agir sans entraves. Ce signal, a-t-il affirmé est parfaitement compris par Pékin et Moscou. Il ne s’agit pas d’un avertissement à la Chine ou à la Russie, mais d’une invitation implicite à faire de même dans leurs propres zones d’influence. La logique des blocs et des empires reprend le dessus, au détriment du multilatéralisme.
C’est sur l’Europe que la critique s’est fait la plus sévère. Dominique de Villepin a fustigé l’absence de condamnation claire de l’usage de la force par les dirigeants européens et vise directement Emmanuel Macron. S’il affirme comprendre le soulagement face au départ de Nicolás Maduro, se réjouir sans dénoncer la violation du droit international revient à faire preuve d’aveuglement. Cette attitude serait irresponsable pour l’avenir de la France et du continent, car elle entérine un précédent dangereux, selon lui. L’ancien Premier ministre a été jusqu’à évoquer le risque d’un raisonnement similaire appliqué demain au Groenland.
Selon lui, l’Europe paie aujourd’hui sa faiblesse stratégique. En se comportant comme un vassal des États-Unis, elle s’expose à une marginalisation durable. Il a appellé à tirer une leçon fondamentale de la séquence actuelle : le droit international ne suffit plus s’il n’est pas soutenu par la puissance. D’où son plaidoyer pour un grand pacte européen de souveraineté, couvrant les domaines numérique, technologique, financier et militaire. Sans ces leviers, les démocraties européennes resteront vulnérables face aux nouveaux empires, a-t-il estimé.
Dominique de Villepin a établi un parallèle explicite avec 2003 et l’intervention en Irak. À l’époque déjà, la France avait dit non aux États-Unis pour éviter une fracture civilisationnelle. Aujourd’hui, l’Europe doit retrouver cette capacité à jouer un rôle d’équilibre entre les grandes puissances, notamment dans la confrontation stratégique entre Washington et Pékin, selon lui. À défaut, elle risque de disparaître de la scène internationale, reléguée au rang de spectatrice.
Enfin, l’ancien Premier ministre a relié ces enjeux internationaux à la situation politique française. Il a évoque la montée des forces populistes et identitaires, qu’il perçoit comme des alliées objectives des logiques impériales. Plaidant sans doute pour sa chapelle, il a demandé aux journalists de BFMTV : « Est-ce que vous monteriez dans un A380 avec, à sa tête, un pilote qui aurait zéro heure de vol au compteur ? ». Lorsque le modérateur lui a demandé s’il faisait référence à Bardella, de Villepin a répondu : « pas seulement ».
Sans annoncer formellement sa candidature à l’élection présidentielle de 2027, il s’est dit prêt à être » aux avant-postes » du combat démocratique, au nom d’une France qu’il veut fidèle à ses valeurs humanistes et universalistes.
Dans cette intervention marathon, Dominique de Villepin a livré bien plus qu’un commentaire d’actualité. Il a esquissé une lecture globale d’un monde en recomposition brutale. Il n’a pas fait preuve d’une grande originalité en appelant comme beaucoup d’autres à « un pacte européen de souveraineté » pour défendre l’Europe face aux menaces russes, américaines ou chinoises.
Sources :
BFMTV – Édition spéciale, interview de Dominique de Villepin du 4 janvier – https://www.bfmtv.com