Derrière l’enlèvement de Nicolas Maduro se joue bien davantage qu’un affrontement idéologique ou géopolitique. Dans une analyse fouillée, l’économiste et contributeur de l’agenda 2030 du Forum économique mondial, Gabriel Zucman met en lumière sur ses réseaux sociaux le rôle central du pétrole et des intérêts financiers américains dans la stratégie de Washington à Caracas. Une histoire longue d’un siècle, où l’extractivisme et la captation de richesses dessinent la véritable toile de fond du rapport de force actuel.
On ne peut saisir pleinement l’éviction de Nicolas Maduro sans revenir aux masses financières considérables associées à un changement de régime au Venezuela. C’est le cœur de l’analyse développée par l’économiste Gabriel Zucman, qui replace l’événement dans une histoire économique et pétrolière largement absente du débat public.
Les dimensions idéologiques et géopolitiques de l’intervention américaine existent bel et bien. Réactiver la doctrine Monroe, réaffirmer une sphère d’influence impériale sur le continent latino-américain, envoyer un signal stratégique à ses rivaux : ces éléments participent du contexte. Mais, selon Zucman, ils ne constituent pas le moteur principal de l’opération. Le véritable enjeu se trouve sous terre, dans les réserves d’or noir du Venezuela, les plus importantes au monde.
L’histoire commence dès les années 1910, sous la dictature de Juan Vicente Gómez. Le pétrole vénézuélien est alors quasiment cédé aux grandes compagnies étrangères. Des concessions d’une générosité extrême sont accordées aux majors américaines et britanniques, qui développent rapidement la production. En moins de deux décennies, le Venezuela devient un géant énergétique. Dès 1929, le pays représente plus de 10 % de la production mondiale de pétrole et s’impose comme le premier exportateur de la planète.
Après la Seconde Guerre mondiale, les entreprises américaines prennent définitivement l’ascendant. Le Venezuela devient la première destination des investissements extérieurs des États-Unis et l’une de leurs principales sources de profits à l’étranger. L’ampleur des richesses extraites atteint alors des niveaux vertigineux. En 1957, au sommet de cet extractivisme transnational, les bénéfices réalisés par les majors américaines au Venezuela équivalent à l’ensemble des profits cumulés de toutes les multinationales américaines dans le reste de l’Amérique latine et en Europe continentale.
À cette époque, près de 12 % du produit intérieur net vénézuélien est capté par les actionnaires américains, une somme comparable aux revenus perçus par les 50 % les plus pauvres de la population locale. Le PIB progresse, mais l’essentiel de la manne est siphonné vers les grandes fortunes états-uniennes. Caracas abrite alors la plus importante communauté d’expatriés américains au monde, vivant dans des enclaves protégées, dotées d’infrastructures modernes et d’un confort sans commune mesure avec celui de la population locale. C’est cet « âge d’or » que le discours trumpiste continue de mythifier.
Un tel modèle ne pouvait qu’engendrer de profondes tensions souligne Zucman. Comment accepter que la moitié des richesses produites profite à des intérêts étrangers, tandis que la majorité de la population demeure marginalisée ? À partir des années 1960, les gouvernements vénézuéliens, à l’image de nombreux pays latino-américains, tentent de renégocier les termes du partage. Le Venezuela se place même à l’avant-garde du mouvement, avec la création de l’OPEP en 1960, impulsée par le ministre Juan Pablo Pérez Alfonzo.
Ce processus aboutit à la nationalisation, en 1976, des actifs des grandes compagnies étrangères, notamment ExxonMobil, Shell et Chevron, membres du Forum économique mondial. Un tournant historique que le contributeur du FEM, Donald Trump, alors âgé de 30 ans, n’a jamais cessé de qualifier de « vol ». Son ambition, selon Zucman, est limpide : revenir aux conditions léonines qui prévalaient entre 1920 et 1960.
Si ce projet aboutissait, les conséquences financières seraient immenses. Les réserves vénézuéliennes sont colossales et largement sous-exploitées, en raison de la mauvaise gestion du régime chaviste et du durcissement des sanctions américaines à partir de 2017. Dans un contexte de prix du pétrole bien plus élevés qu’au milieu du XXe siècle, un retour à l’ancien partage de la rente pourrait entraîner un doublement, voire un triplement, des profits de l’industrie pétrolière américaine, l’un des principaux soutiens financiers du camp républicain.
Pour donner un ordre de grandeur, Zucman cite les bénéfices annuels d’Aramco, principal producteur saoudien membre du WEF, oscillent entre 100 et 150 milliards de dollars. C’est précisément cette somme, chaque année, qui se trouve aujourd’hui en jeu derrière l’éviction de Maduro. Lorsque Donald Trump affirme vouloir « gouverner » le Venezuela, c’est cette histoire extractive, brutale et profondément inégalitaire qu’il ambitionne de réactiver selon l’économiste.