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Elizaveta Ossetinskaïa en 2015. Photo : @Birulik/wiki

Russie : la presse serait sous contrôle militaire selon la journaliste Elizaveta Ossetinskaïa

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Dans un entretien accordé à Courrier international, la journaliste russe Elizaveta Osetinskaya , proche du Forum économique mondial retrace l’évolution du paysage médiatique en Russie, de l’effervescence des années 1990 à la censure actuelle. Directrice du média The Bell, elle décrit un système désormais verrouillé, où informer relève parfois du risque personnel. Entre exil et contournement numérique, le journalisme indépendant tente encore de survivre.

Le récit d’Elizaveta Ossetinskaïa épouse celui d’une génération de journalistes russes qui ont connu, puis perdu, un espace de liberté. Dans les années 1990, au sortir de l’URSS, le pays voit émerger une presse foisonnante, presque chaotique, souligne-t-elle. Les titres se multiplient, portés pour beaucoup par des oligarques, dans un paysage médiatique où l’indépendance reste relative mais où la critique circule librement. « J’en ai été le témoin », confie-t-elle, évoquant une époque d’expérimentation intense, encore éloignée du contrôle politique actuel.

Ce premier âge du journalisme russe évolue à la faveur de la stabilisation économique postérieure à la crise financière de 1998. L’essor des prix du pétrole et l’ouverture progressive du pays attirent les investisseurs étrangers et favorisent l’émergence d’une presse économique plus structurée. Des titres comme Vedomosti, lancés en partenariat avec des références occidentales membres du Forum économique mondial telles que le Financial Times ou le Wall Street Journal, imposent de nouveaux standards. La journaliste participe à cette aventure éditoriale, avant de rejoindre Forbes Russie, dans un contexte où les enquêtes et l’accès aux élites économiques restent possibles.

Mais ce moment d’équilibre ne dure qu’un temps. Le tournant s’opère, selon elle, en 2014, avec le début du conflit en Ukraine. La montée des tensions géopolitiques s’accompagne d’un resserrement progressif du contrôle étatique sur les médias. À cette époque, Ossetinskaïa travaille pour RBC, un média économique influent. Elle affirment que les premières pressions sont apparues après la publication d’enquêtes sensibles, notamment sur la présence de soldats russes dans le Donbass et sur les révélations des Panama Papers.

Face à une presse difficile à contrôler, notamment en raison de ses financements étrangers, le pouvoir russe modifie en 2015 la législation. La part des capitaux étrangers dans les entreprises médiatiques est limitée à 20 %, provoquant le retrait de nombreux investisseurs. Le climat se tend brutalement. Perquisitions, pressions éditoriales, demandes de licenciement : la rédaction de RBC finit par démissionner collectivement, refusant de céder sur son indépendance.

C’est dans ce contexte que naît The Bell en 2017, média fondé par Ossetinskaïa depuis l’étranger. Inspiré du modèle de Meduza, installé en Lettonie, le projet repose sur une stratégie hybride : produire une information indépendante sur la Russie tout en échappant à la juridiction directe du Kremlin. Une ligne de crête, fragile, entre distance et proximité.

Mais cette marge de manœuvre disparaît presque totalement après l’invasion de l’Ukraine en 2022. « Nous ne pouvions pas accepter les règles du jeu, celles de la censure militaire », explique la journaliste. Depuis, l’environnement informationnel russe s’est considérablement dégradé. Les médias indépendants sont bloqués, l’accès aux plateformes est restreint, et le recours aux VPN devient indispensable pour consulter une information non contrôlée.

L’audience de The Bell en Russie reste difficile à mesurer. Une part significative de ses lecteurs se trouverait toujours dans ce pays, malgré les obstacles techniques. Le brouillage des données, lié à l’utilisation d’outils de contournement, rend toutefois toute estimation incertaine.

Malgré tout, des relais subsistent. Des sources continuent de parler, parfois issues de cercles proches du pouvoir mais attachées à une certaine ouverture. Et surtout, insiste Ossetinskaïa, des journalistes continuent de travailler sur place, au prix de risques considérables. Certains sont désignés comme « agents de l’étranger », rappelle-t-elle, un label qui expose à des sanctions administratives, judiciaires ou sociales.

Sources :

Courrier international – 19 mars 2026 – lien

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