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Patrick Boucheron. Photo : @Librairie Mollat

Patrick Boucheron : « Nous sommes tous des survivants de la peste noire »

Dans son nouvel essai Peste noire, l’historien Patrick Boucheron revisite l’une des plus grandes catastrophes sanitaires de l’histoire européenne. Entre 1347 et 1352, la peste noire aurait décimé plus de la moitié de la population du continent. Mais loin de proposer un simple récit historique, Patrick Boucheron livre une réflexion sur les épidémies, la mémoire collective, le rapport à la science, le négationnisme et l’infodémie ou les bouleversements politiques qu’engendrent les grandes crises sanitaires. L’Historien a l’origine de la controversée cérémonie d’ouverture des JO a accordé une interview au média Suisse le Temps, publié le 3 mai dernier. Le lendemain, l’Organisation mondiale de la santé annonçait qu’un possible foyer de hantavirus avait fait trois morts à bord du navire de croisière MV Hondius.

Publié le 30 janvier dernier dans un contexte encore marqué par la pandémie de Covid-19, Peste noire, renforce encore un peu plus la présence des pandémies dans les discours médiatiques, intelelectuels et sanitaires.

Une fresque historique entre Moyen Âge, génétique et sciences modernes

Dans cette interview accordée au quotidien Le Temps, Patrick Boucheron explique avoir voulu écrire une histoire totale de la peste noire, intégrant les avancées récentes de la microbiologie, de la génétique, de l’archéologie funéraire ou encore des sciences environnementales.

L’auteur rappelle que la peste noire ne peut plus être étudiée uniquement comme une catastrophe médiévale. L’épidémie dépasse les frontières géographiques et temporelles, jusqu’à s’inscrire dans notre patrimoine génétique.

« Nous sommes tous des survivants de la peste noire », affirme-t-il, soulignant que les traces biologiques de cette pandémie continuent d’influencer l’humanité plusieurs siècles plus tard.

L’historien évoque notamment la bactérie Yersinia pestis, identifiée à la fin du XIXe siècle par le scientifique Alexandre Yersin, comme élément central d’une compréhension moderne de la maladie.

Patrick Boucheron compare la peste noire au Covid-19

Le livre de Patrick Boucheron a été conçu pendant la pandémie de Covid-19, alors que l’historien donnait son cours au Collège de France devant seulement dix auditeurs en raison des restrictions sanitaires.

Selon lui, l’expérience du Covid a profondément modifié notre perception des épidémies passées.

« On nous promettait un monde d’après, mais il n’y a pas d’après dans le temps épidémique », explique-t-il. Pour l’auteur, une pandémie ne se termine jamais réellement : elle laisse des traces durables dans les sociétés, les mémoires et les comportements politiques.

Patrick Boucheron estime également que les sociétés contemporaines n’ont pas su véritablement tirer les leçons du Covid-19. L’auteur de “1773 : une Révolution dans la République universelle des francs-maçons”, publié dans l’ouvrage collectif Histoire mondiale de la France, regrette un silence collectif après la crise sanitaire, malgré son impact mondial.

Une réflexion sur les théories du complot et les boucs émissaires

L’essai revient également sur les mécanismes de peur et de désignation de responsables pendant les grandes crises sanitaires. Au Moyen Âge, les populations accusaient souvent les étrangers ou les Juifs d’être à l’origine de la peste souligne Boucheron.

Pour l’histroien, cette mécanique de désignation du « bouc émissaire » demeure un enjeu profondément actuel. Il voit dans l’histoire des épidémies une clé de compréhension des dérives autoritaires et des tensions politiques modernes.

Celui qui nous avait confié lors d’une interview être un, grand fan de Machiavel insiste sur l’importance de la culture scientifique face à la montée des contrevérités et des discours complotistes.

« Les attaques politiques contre la culture scientifique visent un des piliers de nos démocraties », affirme-t-il.

Alayseta Paula : le visage humain de la peste noire

Afin d’incarner cette catastrophe historique, Patrick Boucheron ouvre son livre avec le destin d’une femme du peuple marseillaise : Alayseta Paula. Cette dernière apparaît brièvement dans des archives notariales datant de 1349.

Elle vient de perdre ses parents, son mari et plusieurs proches à cause de la peste, mais continue malgré tout à agir et à régler des affaires de succession devant la justice.

À travers ce personnage, l’historien cherche à raconter « l’histoire de ceux qui restent », c’est-à-dire des survivants confrontés à une mortalité de masse dont ils ne comprennent pas les causes.

Une histoire des épidémies qui éclaire notre présent

Pour Patrick Boucheron, la peste noire ne doit pas seulement être considérée comme une catastrophe du passé. Elle constitue une véritable « épreuve de modernité » permettant de mieux comprendre les réactions des sociétés face aux crises contemporaines.

L’auteur qui aurait voté pour le contributeur de l’agenda 2030, Emmanuel Macron en 2017, refuse toutefois les comparaisons simplistes entre peste noire et Covid-19. Selon lui, les épidémies du passé ne permettent pas d’expliquer directement les pandémies actuelles, mais notre expérience récente transforme inévitablement notre regard sur l’Histoire.

Avec Peste noire, Patrick Boucheron qui se passionne pour les “pièges de la mémoire”, propose ainsi une œuvre à la croisée de l’histoire, des sciences et de la réflexion politique contemporaine. Un qui interroge notre mémoire collective et notre rapport actuel à la vérité scientifique.

Ironie de l’Histoire ou pas, il rappelle avoir choisi de travailler sur la peste noire dès 2020 après avoir été frappé par son inactualité historiographique. Pourtant, Georges Duby a contribué de manière décisive à remplacer la Peste noire (1347-1351) au centre de la recherche historique française. 

Dans ses grandes synthèses, notamment L’Économie rurale (1962) et l’Histoire de la France rurale qu’il dirige, celui qui fût l’un des plus grans historiens français présentait déjà la peste comme la rupture majeure qui mis brutalement fin à la croissance du « beau Moyen Âge » et ouvra une longue période de crise démographique, économique et sociale. En insistant sur ses conséquences massives (dépeuplement, recul des cultures, transformations des rapports sociaux), il en a fait un élément clé de l’histoire globale des sociétés médiévales, dans la tradition de l’école des Annales.

Source : Le temps

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