Dix ans après la crise Ebola et six ans après la pandémie de Covid-19, le monde n’est toujours pas prêt à affronter une nouvelle catastrophe sanitaire mondiale, selon l’OMS. Dans un rapport alarmant publié le 18 mai en marge de la 79e Assemblée mondiale de la santé, le Global Preparedness Monitoring Board estime que les risques pandémiques progressent plus vite que les investissements destinés à les contenir. Entre fragmentation géopolitique, inégalités d’accès aux vaccins et affaiblissement de la coopération internationale, les experts dressent le portrait d’une planète dangereusement exposée.
Quelques jours avant la publication de ce rapport, dans un communiqué publié le 15 mai, sous embargo l’agence onusienne membre du Forum économique mondial, en a dit plus sur ce rapport, dont le constat est sévère, presque brutal. Selon le nouveau rapport du Global Preparedness Monitoring Board (GPMB), organisme indépendant soutenu par l’Organisation mondiale de la santé, la planète se trouve aujourd’hui « au bord de dégâts pandémiques encore plus importants ». Une formule lourde de sens, publiée alors que les séquelles du Covid-19 continuent de marquer durablement les systèmes de santé, les économies et les sociétés et que la menace de l’hantavirus pointe le bout de son nez.
Intitulé A World on the Edge: Priorities for a Pandemic-Resilient Future, le document revient sur une décennie d’urgences sanitaires internationales, depuis l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest jusqu’aux flambées de mpox, en passant bien sûr par le Covid-19. L’analyse est sans appel : malgré les investissements réalisés depuis 2014 pour renforcer la préparation mondiale, les capacités collectives de réponse n’ont pas suivi l’accélération des menaces.
Le rapport souligne que les flambées infectieuses deviennent non seulement plus fréquentes, mais également plus destructrices. Les conséquences ne se limitent plus au seul domaine sanitaire. Les crises pandémiques affectent désormais les équilibres économiques, politiques et sociaux à une échelle systémique. La pandémie de Covid-19 a provoqué des pertes économiques historiques, aggravé les fractures sociales et alimenté des tensions politiques durables. Quant aux crises Ebola et mpox, elles ont mis en lumière des inégalités persistantes dans l’accès aux soins et aux traitements.
L’un des points les plus préoccupants, selon l’OMS, concerne justement l’accès équitable aux outils médicaux. Le GPMB estime que le monde recule sur plusieurs indicateurs clés. Les vaccins contre le mpox, par exemple, ne sont parvenus dans certains pays à faibles revenus que près de deux ans après le début de l’épidémie. Un délai encore plus long que celui observé pour les vaccins contre le Covid-19, dont la distribution dans les pays les plus pauvres avait déjà été largement critiquée.
Cette lenteur nourrit une défiance croissante envers les institutions publiques et scientifiques, regrette l’agence onusienne. Le rapport insiste sur l’impact profond des réponses politisées aux crises sanitaires. Pendant la pandémie de Covid-19, les attaques contre les institutions scientifiques, la diffusion massive de désinformation et la polarisation politique auraient fragilisé les démocraties et diminué la capacité des sociétés à affronter collectivement les urgences futures. Un climat qui laisse planer un risque majeur : celui d’une prochaine pandémie frappant un monde plus divisé, plus endetté et moins coopératif qu’en 2020.
Les experts pointent également plusieurs facteurs aggravants. La fragmentation géopolitique actuelle réduit la coopération internationale au moment même où les besoins augmentent. Les perturbations écologiques, la multiplication des déplacements internationaux et la baisse de l’aide au développement, revenue à son plus bas niveau depuis 2009 selon le rapport, créent un terrain favorable à l’émergence et à la propagation rapide de nouvelles maladies infectieuses.
Dans ce contexte, les technologies numériques et l’intelligence artificielle apparaissent comme des outils potentiellement décisifs. Le GPMB souligne leur capacité à améliorer la surveillance sanitaire mondiale et la détection précoce des menaces. Mais l’organisation met aussi en garde contre les risques liés à l’absence de régulation efficace. Sans garde-fous, ces technologies pourraient accentuer les inégalités d’accès aux soins et fragiliser davantage la sécurité sanitaire mondiale, selon l’OMS. L’organisation insiste sur l’importance des données de santé publique. Dans de nombreuses régions du monde, les décès ne sont toujours pas enregistrés de manière complète ou fiable, ce qui empêche de comprendre précisément quelles populations sont les plus touchées et pourquoi. Pour l’OMS, ces lacunes statistiques compliquent la mise en place de politiques de santé efficaces.
« Le monde ne manque pas de solutions », affirme Kolinda Grabar-Kitarović, co-présidente du GPMB et ancienne présidente de la Croatie. Selon elle, le principal obstacle reste politique : sans confiance ni équité, les dispositifs de préparation ne bénéficieront jamais aux populations les plus vulnérables. Même tonalité du côté de Joy Phumaphi, autre co-présidente du Conseil et contributrice de l’agenda 2030, pour qui la préparation aux pandémies constitue désormais « un test de leadership politique » autant qu’un défi technique.
Le rapport formule trois priorités jugées urgentes. La première consiste à créer un mécanisme indépendant et permanent de surveillance des risques pandémiques. La deuxième vise à conclure rapidement l’accord international sur les pandémies actuellement négocié au sein de l’OMS afin de garantir un accès plus équitable aux vaccins, tests et traitements. Enfin, le GPMB appelle les États à sécuriser des financements robustes, capables de soutenir aussi bien la préparation de long terme que les réponses d’urgence dès les premiers jours d’une crise sanitaire.
L’année 2026 pourrait ainsi devenir un tournant diplomatique majeur. Les gouvernements sont appelés à finaliser le futur accord mondial sur les pandémies et à adopter une déclaration politique ambitieuse aux Nations unies sur la prévention et la gestion des crises sanitaires. Une échéance d’autant plus symbolique que le mandat du GPMB doit s’achever cette année-là.
Derrière les chiffres et les recommandations techniques, le rapport esquisse surtout une inquiétude profonde : celle d’un monde qui, malgré l’expérience du Covid-19, semble déjà replonger dans les mêmes vulnérabilités. L’OMS regrette que les confinements, les hôpitaux saturés et les millions de morts commencent déjà à s’effacer. Alors qu’il travaillent sur l’accord pandémique, les responsables sanitaires de l’agence onusienne le disent sans détour : la prochaine pandémie n’est plus une hypothèse lointaine, mais une certitude dont seule la date demeure inconnue.
Sources :
Organisation mondiale de la santé (OMS) – Communiqué du 15 mai 2026
