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Ousama Ben Laden. Image générée par IA.

Jihadisme : l’ex-DGSE « Abou Djaffar » raconte l’aveuglement des décideurs face à Al-Qaïda avant le 11 septembre

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Ancien analyste au sein du renseignement extérieur, « Abou Djaffar » revient sur ces années où une poignée d’agents alertaient en vain sur la montée d’un jihadisme transnational que personne ne voulait voir. Dans un entretien fleuve accordé à Marianne, il décrit l’incompréhension, les blocages hiérarchiques et la course contre la montre qui a précédé les attentats du 11 septembre 2001.

Au troisième étage du boulevard Mortier, dans une annexe austère de la DGSE, une vingtaine d’analystes ont longtemps travaillé dans un sentiment d’urgence solitaire. C’est là que « Abou Djaffar », pseudonyme d’un ancien membre du renseignement extérieur, a vécu ce qu’il nomme, dans son dernier livre Et tuez-les partout où vous les trouverez, le « Moyen-Âge jihadiste » : une époque où les signaux d’alerte se multipliaient sans que l’appareil d’État ne mesure vraiment la profondeur du phénomène.

Lorsque l’ancien agent débute sur le GIA algérien, au milieu des années 1990, la menace semble d’abord localisée. Mais très vite, explique-t-il, les réseaux se ramifient, se connectent, se métissent : des Algériens, Marocains, Tunisiens et idéologues égyptiens se croisent dans des filières européennes qui effacent les frontières traditionnelles du terrorisme nationaliste. En 1996, au détour d’un bureau, il découvre pour la première fois la photo d’un homme frêle, souriant, une Kalachnikov en bandoulière : Oussama Ben Laden, encore inconnu du grand public mais déjà présent, en filigrane, dans plusieurs dossiers.

Peu à peu, les enquêteurs voient se dessiner un maillage plus dense qu’ils ne l’imaginaient. « Partout où l’on soulève une pierre, un réseau personnel apparaît », souligne l’ancien analyste. Mais cette intuition, nourrie par des mois de recoupements, peine à convaincre la hiérarchie. Ainsi, l’arrestation de Fateh Kamel – figure algérienne connectée à des cellules en Jordanie, Montréal ou Seattle – aurait dû, selon lui, faire voler en éclats les certitudes des décideurs. Il n’en fut rien. « À ce moment-là, on se demandait si les gens à qui l’on rendait nos rapports avaient seulement regardé une carte du monde », ironise-t-il.

Le point de rupture survient en juin 2001. À sa stupeur, l’équipe d’analystes se voit ordonner de cesser tout travail sur Al-Qaïda : « on nous explique que l’organisation n’existe pas ». Une injonction incompréhensible, selon lui, révélatrice de biais culturels et de déconnexion stratégique. « Nous étions désespérés et en rage. Une citadelle assiégée face à des gens qui ne comprenaient pas. »

Trois mois plus tard, les tours du World Trade Center s’effondrent sous les yeux du monde entier. Pour ces vingt agents, l’effroi se double d’une certitude immédiate : « ce sont eux ». Et d’une frustration immense d’avoir été trop peu entendus, trop tard.

L’ancien agent évoque aussi l’arrogance d’un État longtemps méfiant envers la recherche universitaire, et les difficultés des analystes à faire comprendre l’ampleur des phénomènes qu’ils documentent. Car le cœur du métier, rappelle-t-il, est d’écrire, transmettre, convaincre. « Sans cela, on tombe dans un Alzheimer administratif où l’on réinvente l’eau chaude chaque jour. »

Il raille également certains récits médiatiques qui ont réduit le jihadisme à des délinquants isolés, des malades ou des marginaux, occultant son ancrage idéologique, historique et politique. Une « consolation » commode, analyse-t-il, mais incapable de saisir la logique de conquête et de pouvoir portée par les groupes qu’il a vus émerger.

Aujourd’hui, lorsqu’on lui demande s’il reprendrait le concours de la DGSE, l’ancien analyste répond sans détour : non. Non par lassitude, mais parce que, selon lui, « le niveau a explosé ». Les nouvelles générations, mieux formées, plus affûtées, ont pris la relève. Une certitude demeure néanmoins : « c’est un métier de vocation », où l’intellect ne suffit jamais sans l’endurance morale qu’exige l’étude obstinée du pire.

Sources :

Marianne – Antoine Margueritte – 27 novembre 2025 – lien

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