L’incendie meurtrier survenu au bar Le Constellation, à Crans-Montana, continue de susciter de vives interrogations bien au-delà de la Suisse. Alors que l’enquête judiciaire se poursuit après la mort de quarante personnes lors de la nuit du Nouvel An, le journaliste et écrivain italien Roberto Saviano, mondialement connu pour son ouvrage Gomorra, a publié une tribune remarquée dans Corriere della Sera. Il y interroge ouvertement de possibles liens entre les propriétaires de l’établissement, Jacques et Jessica Moretti, et les réseaux du crime organisé corse.
Dans son analyse, Roberto Saviano dépasse le simple fait divers. Pour lui, Crans-Montana devient le symbole d’une Europe où les flux financiers circulent plus vite que les mécanismes de contrôle, et où les signaux d’alerte ne sont pris en compte qu’après la catastrophe. Il évoque un système dans lequel le pouvoir économique précède parfois l’acte criminel, et où la prospérité apparente neutralise la vigilance des autorités.
Une ascension économique jugée suspecte
Au cœur de l’argumentaire de Saviano figure ce qu’il qualifie d’« ascension économique anormale » du couple Moretti. Le journaliste souligne que plusieurs établissements de restauration et de loisirs, ainsi que des biens immobiliers, auraient été acquis sans recours visible à l’emprunt bancaire ni à des mécanismes de financement classiques. Selon lui, ce type de croissance rapide et opaque constitue un marqueur récurrent des stratégies de blanchiment utilisées par certaines organisations mafieuses.
Dans sa tribune, Saviano décrit Le Constellation comme un « nœud », un point de convergence entre argent, influence et territoire. Il avance l’hypothèse d’un lien structurel entre la Corse et la Suisse, deux espaces régulièrement utilisés par les réseaux criminels pour investir dans l’économie légale tout en restant à distance des projecteurs judiciaires.
La mafia corse, un modèle d’infiltration discret
L’auteur de Gomorra rappelle que le crime organisé corse occupe une place singulière dans le paysage mafieux européen. Moins visible que la Camorra ou la ’Ndrangheta, il n’en serait pas moins redoutablement efficace, reposant sur des dynamiques familiales solides, un fort ancrage territorial et une capacité à investir durablement dans des secteurs comme la restauration, les jeux ou le tourisme.
Saviano évoque également des témoignages d’anciens clients d’autres établissements liés aux Moretti, faisant état de comportements intimidants, de pressions et d’une sélection arbitraire de la clientèle. Autant d’éléments qui, selon lui, rappellent des pratiques classiques d’intimidation destinées à imposer une forme de contrôle informel.
Le silence et la tolérance comme angles morts du système
Au-delà des personnes mises en cause, Roberto Saviano pointe ce qu’il considère comme une défaillance structurelle des mécanismes de contrôle. Selon lui, les inspections administratives et les vérifications financières interviennent rarement dans des contextes où une entreprise génère des revenus, de l’emploi et une image positive pour un territoire. Cette dynamique transformerait le consensus économique en tolérance institutionnelle, créant un terrain favorable aux dérives.
Pour Saviano, « derrière les flammes de Crans-Montana, il n’y a pas seulement la fatalité ». Il y voit l’expression d’un système européen où les silences, l’argent et l’absence de questions critiques permettent à des structures opaques de prospérer jusqu’au point de rupture. Il se demande combien d’entreprises connaissent aujourd’hui une croissance fulgurante sans que personne ne s’interroge réellement sur l’origine des fonds et les influences qui les accompagnent ?
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