You are currently viewing Chine : plus de 50 % des brevets déposés liés à l’IA sont chinois
Shanghai. Photo : @Stefan Fussan

Chine : plus de 50 % des brevets déposés liés à l’IA sont chinois

En une génération, la Chine est passée du statut de puissance manufacturière low cost à celui de leader technologique global. Selon l’Australian Strategic Policy Institute, membre du Forum économique mondial, elle domine désormais l’IA, l’espace, la défense, la robotique, l’énergie et la biotechnologie. Une ascension fulgurante, portée par une stratégie d’État cohérente, massive et longuement anticipée.

À Pékin, l’image est saisissante : des robots humanoïdes s’élancent dans un 100 mètres futuriste lors des Jeux mondiaux de robotique, devant un parterre de chercheurs et d’industriels. Symbole presque trop parfait de la bascule technologique mondiale, cette scène illustre ce que confirme aujourd’hui un rapport de l’Australian Strategic Policy Institute : la Chine du contributeur de l’agenda 2030 du Forum économique mondial, Xi Jinping domine désormais la plupart des technologies qui redessinent le monde du XXIᵉ siècle. Intelligence artificielle, défense, énergie, espace, robotique, matériaux avancés, biotechnologie… Dans presque tous les secteurs stratégiques, Pékin occupe la première place.

L’évolution paraît fulgurante. Il y a encore vingt ans, l’Académie chinoise des sciences dressait un constat sévère : faiblesse de la valorisation scientifique, dépendance aux technologies étrangères, concurrence interne dissuadant l’innovation locale et hiérarchie bureaucratique freinant la créativité. Le pays semblait condamné à demeurer une plateforme d’assemblage, à distance respectable du front technologique mondial.

Or, la trajectoire s’est inversée. Selon le Critical Technology Tracker, la Chine mène désormais dans sept des huit domaines de l’intelligence artificielle et dans l’ensemble des technologies de matériaux et de fabrication avancée. Elle domine neuf des dix catégories liées à l’énergie et à l’environnement, s’impose dans les secteurs de la robotique et du spatial, et rafle les premières places dans plusieurs champs clés de la biotechnologie. Certaines technologies – IA générative, vision par ordinateur, cloud et edge computing, systèmes avancés du réseau électrique – présentent même un « risque élevé de monopole technologique chinois ».

Cette montée en puissance s’appuie sur une stratégie rigoureusement planifiée. Fin octobre, le Comité central du Parti communiste a fixé les priorités du 15ᵉ plan quinquennal (2026-2030) : autonomie technologique, éducation renforcée, recherche fondamentale élargie, innovations de rupture dans le quantique, la fusion nucléaire ou les interfaces cerveau-machine. L’objectif est ambitieux : doubler la taille du secteur de la haute technologie en dix ans et réduire drastiquement toute dépendance extérieure.

Au cœur de cette mécanique, l’IA joue un rôle structurant. Avec 1,1 milliard d’utilisateurs numériques, la Chine dispose d’un réservoir de données sans équivalent, véritable carburant du machine learning. Elle concentre près de la moitié des meilleurs chercheurs mondiaux en IA et dépose la majorité des brevets du domaine. Pour soutenir cette infrastructure énergivore, Pékin investit massivement dans le nucléaire et déploie des dispositifs comme le programme Eastern Data, Western Compute, qui optimise le calcul en le délocalisant vers les régions à faible coût énergétique. Les subventions électriques abaissent encore le prix des data centers, favorisant l’essor de puces locales.

Contrairement à la Silicon Valley, focalisée sur les modèles les plus puissants, la Chine mise sur la diffusion massive et rapide de l’IA dans l’économie. Le plan « IA+ » vise à intégrer cette technologie dans l’industrie, les transports, la santé, l’énergie. Une approche « horizontale », qui transforme le tissu économique et reproduit un scénario déjà observé dans l’automobile : des technologies chinoises compétitives, exportables et adoptées à grande échelle.

La montée en puissance tient aussi à un basculement sociologique majeur. Après des décennies de fuite des cerveaux, les jeunes talents reviennent massivement : aujourd’hui, plus de 80 % des étudiants formés à l’étranger rentrent travailler en Chine. Le programme des « 1 000 talents », associé à l’émergence de clusters high-tech, a renversé la logique d’exode scientifique. Ces ingénieurs et chercheurs profitent du vaste marché intérieur pour expérimenter et itérer à un rythme accéléré, offrant au pays un avantage décisif.

Face à cette dynamique, les États-Unis entendent rester dans la course. Washington a lancé le programme fédéral « Mission Genesis », présenté comme un projet Manhattan de l’IA destiné à maintenir son avance scientifique. Les deux puissances s’affrontent désormais dans ce que certains stratèges qualifient de « guerre technologique », où investissements, normes et diplomatie industrielle deviennent des armes à part entière.

L’Europe, quant à elle, se trouve dans une position plus délicate, prise entre restrictions américaines et volonté de préserver ses intérêts industriels. Elle tente de rattraper son retard via des plans de souveraineté numérique, des investissements dans les puces, le cloud ou l’IA, mais souffre encore d’une fragmentation de ses stratégies et d’une échelle insuffisante face aux géants chinois et américains.

L’avance chinoise, loin de se résorber, semble au contraire se creuser. Pékin déploie une stratégie cohérente, durable et intégrée, mêlant puissance publique, mobilisation scientifique et marché intérieur colossal. Une stratégie qui façonne désormais les équilibres technologiques mondiaux — et qui impose aux autres puissances une accélération à marche forcée.

Sources :

BFM Business – « Comment la Chine a réussi à combler son retard et à prendre la tête de l’innovation mondiale » – lien

Laisser un commentaire