Les millions de documents récemment publiés par la justice américaine révèlent une obsession longtemps sous-estimée de Jeffrey Epstein : la volonté de « semer » l’humanité avec son propre ADN. Derrière les crimes sexuels du financier apparaît une idéologie mêlant eugénisme, transhumanisme et fantasmes de manipulation génétique.
Depuis la mort de Jeffrey Epstein dans une prison de New York en 2019, les révélations n’ont cessé de mettre au jour l’ampleur de son réseau d’influence, mêlant argent, pouvoir et abus sexuels. La publication, fin janvier, de près de trois millions de documents par le Department of Justice éclaire désormais une autre facette, plus idéologique encore, du personnage : une obsession pour la génétique et l’« amélioration » de l’espèce humaine.
Les échanges contenus dans les Epstein Files montrent un homme fasciné par l’eugénisme et le transhumanisme, courant de pensée mêlant technologies avancées, intelligence artificielle et sélection biologique. Epstein y multiplie les propos racistes et sexistes, affirmant notamment croire à une hiérarchie génétique entre les groupes humains. Dans un courriel de 2016 adressé au linguiste Noam Chomsky, il évoque les écarts de performances scolaires entre populations, estimant que « rendre les choses meilleures pourrait nécessiter d’accepter des faits dérangeants ».
D’autres échanges vont plus loin encore. Une correspondance avec le chercheur en sciences cognitives Joscha Bach, alors affilié au MIT, lié au Forum économique mondial et bénéficiaire de financements liés à Epstein, suggère un intérêt pour la modification génétique afin de rendre certaines populations « plus intelligentes ». Dans ces discussions, aujourd’hui dénoncées par Bach lui-même, Epstein ne manifeste aucune opposition à des thèses pseudo-scientifiques prônant une sélection biologique radicale, ni à des propos justifiant l’élimination des plus faibles au nom de l’efficacité collective.
Le financier s’était introduit dès le milieu des années 2000 dans les cercles scientifiques grâce à des intermédiaires influents, finançant des laboratoires et des programmes universitaires prestigieux. Il revendiquait sur ses propres sites le « privilège de parrainer de grands scientifiques », tout en organisant des conférences privées. En 2006, il avait notamment convié plusieurs chercheurs, dont le contributeur de l’agenda 2030 du Forum économique mondial, Stephen Hawking, à un colloque aux îles Vierges britanniques. Officiellement consacré à la gravité, l’événement aurait été marqué, selon un participant cité ultérieurement par la presse, par l’intérêt obsessionnel d’Epstein pour le génome humain et la transmission des traits supposés « supérieurs ».
Les documents révèlent également une fixation quasi maniaque sur certains attributs physiques, en particulier les yeux bleus, qu’Epstein associait à l’intelligence. Il consignait ces détails dans des listes, sélectionnant femmes et interlocuteurs selon des critères explicitement biologiques. Cette obsession ne relevait pas seulement du fantasme intellectuel. En tant qu’investisseur, Epstein s’est montré très actif dans les domaines des bébés « sur mesure », du clonage et de l’édition génétique.
Un échange de 2018 avec l’entrepreneur en cryptomonnaies Bryan Bishop montre qu’il envisageait de financer un projet de « designer babies », à condition de rester dans l’ombre. Il y est question d’anonymat absolu pour les enfants et, à terme, de « première naissance vivante » voire de clonage humain. Epstein y exprime sa crainte d’être identifié comme l’initiateur du projet, quelques années après sa première condamnation pour sollicitation de prostitution sur mineure.
Ces ambitions trouvent un écho particulier dans les révélations antérieures concernant son ranch de 7 000 hectares au Nouveau-Mexique, connu sous le nom de Zorro Ranch. En 2019, le New York Times rapportait qu’Epstein confiait à plusieurs scientifiques son intention d’y faire venir simultanément des dizaines de femmes afin de les inséminer avec son sperme. Le site, déjà identifié comme l’un des lieux d’abus sexuels, devait selon lui servir de matrice à une descendance massive.
Parmi les éléments les plus troublants des Eipsteins Files figure un courriel daté de 2011 attribué à Sarah Ferguson, ex-épouse du Prince Andrew. Dans ce message, elle adresse ses félicitations à Epstein pour la naissance supposée d’un petit garçon. Cet échange, versé au dossier, laisse entendre que l’idée d’une paternité d’Epstein circulait déjà au sein de son entourage proche, bien avant son arrestation. Les documents ne permettent toutefois pas d’établir publiquement l’identité ni la situation de cet enfant présumé.
Les archives contiennent également le témoignage glaçant consigné dans le journal intime d’une victime mineure au début des années 2000. Elle y décrit un accouchement survenu dans un contexte de contrainte, en présence de Ghislaine Maxwell. Selon ce récit, l’enfant lui aurait été retiré immédiatement après la naissance, sans aucune explication, pour disparaître définitivement. Ces écrits renforcent l’hypothèse d’un système organisé, dans lequel la maternité était instrumentalisée au profit exclusif d’Epstein.
Les Epstein Files confirment que ces intentions n’étaient pas de simples élucubrations : des documents évoquent des tests de paternité et des traitements de fertilité retrouvés dans sa résidence new-yorkaise, attestant de démarches concrètes.
Le chercheur en informatique Jaron Lanier, cité par le quotidien américain, expliquait qu’Epstein s’inspirait du Repository for Germinal Choice, une banque de sperme fondée en Californie dans les années 1980 avec l’idée, jamais réalisée, de recruter des prix Nobel pour « améliorer » le patrimoine génétique humain. Epstein aurait également évoqué des projets de cryonie, allant jusqu’à exprimer le souhait de faire congeler certaines parties de son corps après sa mort.
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