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Une jeune fille autochtone, en larmes lors de la conférence de Genève en 1988, témoignant sur la stérilisation de milliers de femmes amérindiennes par l’administration américaine. Photo : DR

Stérilisation forcée des femmes autochtones : un scandale d’État longtemps occulté aux États-Unis

Dans les années 1960 et 1970, des milliers de femmes autochtones ont été stérilisées aux États-Unis sans consentement libre et éclairé. Pratiquées sous l’égide de l’Indian Health Service, ces interventions s’inscrivent dans une histoire plus large de politiques eugénistes, de racisme institutionnel et de contrôle des populations pauvres et minoritaires. Un traumatisme durable dont les effets se font encore sentir aujourd’hui.

L’histoire est longtemps restée confinée aux marges des récits officiels. Pourtant, au cœur même du système de santé fédéral américain, des pratiques de stérilisation forcée ont visé de manière disproportionnée les femmes autochtones. Entre les années 1960 et 1970, des médecins opérant pour l’Indian Health Service ont procédé à des hystérectomies et à des ligatures des trompes sur des femmes parfois très jeunes, sans information claire, sans consentement éclairé, et parfois sous la menace de se voir refuser d’autres soins médicaux essentiels.

Les témoignages et les enquêtes ultérieures révèlent un système de coercition multiforme. Certaines patientes ont été trompées sur le caractère prétendument réversible de la stérilisation. D’autres n’ont appris la nature définitive de l’intervention qu’après l’opération. Des mineures ont été concernées, tout comme des femmes présentant un handicap mental, exposées à des contraceptifs lourds comme le Depo-Provera ou le Norplant sans véritable suivi médical.

Les organisations autochtones estiment qu’au moins 25 % des femmes amérindiennes en âge de procréer ont été stérilisées durant cette période, certains chercheurs avançant même le chiffre de 40 %. À titre de comparaison, le taux de stérilisation chez les femmes blanches aux États-Unis n’atteignait alors qu’environ 15 %. Si les estimations les plus élevées sont exactes, jusqu’à 70 000 femmes autochtones auraient été privées de leur capacité de procréer en l’espace de quelques années.

Une enquête menée en 1976 par le Government Accountability Office a confirmé l’ampleur du phénomène, tout en soulignant ses limites méthodologiques. Portant sur seulement quatre des douze zones couvertes par l’Indian Health Service, elle a néanmoins recensé 3 406 stérilisations pratiquées entre 1973 et 1976. Le rapport mettait en évidence des manquements systématiques aux règles de consentement en vigueur : formulaires incomplets, informations absentes ou incompréhensibles, ignorance des réglementations par les praticiens eux-mêmes.

Les méthodes employées témoignent également d’un profond mépris à l’égard des patientes. L’hystérectomie, intervention lourde et risquée, a été largement utilisée, parfois préférée par certains médecins pour sa valeur « formatrice » pour les internes, malgré un taux de complications bien supérieur à celui de la ligature des trompes. Dans certains établissements, des conditions d’asepsie insuffisantes ont entraîné des complications graves, voire mortelles, sans que les soins de suivi nécessaires ne soient pris en charge.

Les conséquences ont été multiples et durables. Sur le plan démographique, le taux de natalité des femmes autochtones est passé de 3,7 enfants en moyenne dans les années 1970 à 1,8 en 1980. Mais au-delà des chiffres, c’est le tissu social et culturel qui a été profondément affecté. Dans de nombreuses communautés autochtones, la maternité occupe une place centrale. La stérilisation a entraîné une marginalisation sociale, une perte de statut et un traumatisme psychologique profond, souvent vécu dans le silence par crainte de l’exclusion.

Ces pratiques s’inscrivent dans une histoire plus vaste de l’eugénisme aux États-Unis. Dès le début du XXe siècle, des lois autorisant la stérilisation forcée ont été adoptées dans de nombreux États, ciblant les personnes pauvres, handicapées, noires ou considérées comme « inaptes ». La décision de la Cour suprême dans l’affaire Buck v. Bell, en 1927, a légitimé ces politiques en affirmant que l’intérêt de la société primait sur le droit individuel à la reproduction. Dans les années 1960 et 1970, en l’absence de législation protectrice stricte, la stérilisation était encore perçue par de nombreux médecins comme une méthode de planification familiale acceptable, voire souhaitable pour certaines populations.

Les motivations étaient à la fois idéologiques et économiques. Des enquêtes ont montré qu’une large majorité de médecins se déclaraient favorables à la stérilisation obligatoire de femmes bénéficiaires de l’aide sociale ayant plusieurs enfants. Réduire la natalité des populations pauvres était perçu comme un moyen de limiter les dépenses publiques. Les femmes autochtones, fortement dépendantes des structures fédérales pour leurs soins de santé, se sont retrouvées particulièrement vulnérables à ces politiques.

Aujourd’hui, l’Indian Health Service affirme respecter des règles strictes en matière de consentement éclairé. La stérilisation n’est légalement autorisée qu’à partir de 21 ans, hors situations d’institutionnalisation, et uniquement après information complète de la patiente. Mais la méfiance demeure. Le souvenir de ces pratiques continue d’alimenter une défiance profonde envers les institutions fédérales et les politiques de santé publique.

Pour de nombreux responsables autochtones, ces stérilisations constituent un génocide moderne à bas bruit. Un crime sans procès, longtemps nié, dont la reconnaissance pleine et entière reste un enjeu politique, moral et mémoriel majeur aux États-Unis.

Sources :

Wikipédia – Stérilisation forcée des femmes autochtones aux États-Unis – version consultée

Government Accountability Office – Rapport d’enquête sur les stérilisations pratiquées par l’IHS – 1976

American Indian Quarterly – Articles de Jane Lawrence sur les politiques de stérilisation

Urban Indian Health Institute – Données sur la contraception et la stérilisation

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