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Vue aérienne du Lac du Tchad. Photo : @barth1003 / Flickr.

Nigeria : des pêcheurs pris au piège des frappes tchadiennes sur le lac Tchad

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Des frappes aériennes menées par l’armée tchadienne contre des positions djihadistes sur le lac Tchad ont provoqué la disparition présumée de dizaines de pêcheurs nigérians. Dans cette région instable contrôlée en partie par Boko Haram, les civils continuent de payer le prix d’une guerre régionale qui s’enlise depuis plus de quinze ans.

Le nord-est du Nigeria replonge dans la tragédie. Sur les eaux mouvantes et marécageuses du lac Tchad, plusieurs dizaines de pêcheurs nigérians sont présumés morts après des bombardements menés par l’armée tchadienne contre des positions attribuées à Boko Haram. Les frappes ont visé des îles situées à proximité des frontières lacustres du Nigeria, du Niger et du Tchad, une zone devenue au fil des années l’un des principaux sanctuaires djihadistes de la région sahélienne.

Une zone lacustre devenue un sanctuaire djihadiste

Selon plusieurs témoins locaux cités par TV5 Monde, les opérations aériennes ont débuté le 8 mai, quelques jours après une attaque revendiquée par Boko Haram contre des positions militaires tchadiennes. Les avions de chasse de N’Djamena auraient ciblé l’île de Shuwa, décrite comme un bastion stratégique du groupe islamiste mais aussi comme un important centre de pêche fréquenté par des pêcheurs nigérians.

Dans cette région isolée, les habitants vivent depuis longtemps sous la pression des groupes armés. Les pêcheurs souhaitant accéder aux zones poissonneuses des îles contrôlées par Boko Haram doivent souvent verser une taxe imposée par les combattants djihadistes. Une pratique connue des autorités locales et régulièrement évoquée par les acteurs de terrain. Plusieurs survivants affirment que de nombreux pêcheurs se trouvaient encore sur place lorsque les frappes ont commencé.

Un responsable d’un groupe d’autodéfense antidjihadiste, interrogé sous couvert d’anonymat, évoque des pertes particulièrement lourdes parmi les civils nigérians présents sur les îles ciblées. Le syndicat des pêcheurs du lac Tchad affirme pour sa part qu’au moins quarante pêcheurs sont portés disparus. Certains auraient péri dans les bombardements, d’autres se seraient noyés en tentant de fuir les explosions à travers les eaux du lac.

Les victimes proviendraient principalement de Doron Baga et de Baga, deux localités nigérianes situées sur les rives du lac Tchad, mais également de l’État de Taraba. Dans ces zones marquées par la pauvreté et l’insécurité chronique, la pêche reste l’une des rares activités économiques capables de faire vivre des familles entières malgré les risques permanents liés aux groupes armés.

Le lac Tchad représente depuis 2009 un enjeu stratégique majeur pour les organisations djihadistes de la région. Boko Haram puis l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP) y ont progressivement établi des bases arrière difficiles d’accès, profitant du relief marécageux et de la porosité des frontières. Les îlots disséminés entre le Nigeria, le Niger, le Cameroun et le Tchad servent à la fois de refuges militaires, de lieux de trafic et de zones de prélèvement d’impôts clandestins.

Une coopération régionale fragilisée

Face à cette menace régionale, plusieurs États riverains avaient relancé en 2015 la Force multinationale mixte, une coalition militaire réunissant le Nigeria, le Tchad, le Cameroun et le Niger. L’objectif était de coordonner les offensives contre Boko Haram après la multiplication des massacres dans le bassin du lac Tchad. Mais les tensions diplomatiques et les divergences stratégiques entre les pays membres ont progressivement affaibli cette coopération. Le retrait du Niger de cette force régionale en 2025 a encore fragilisé les opérations communes contre les groupes armés.

Les frappes tchadiennes interviennent également dans un contexte de remilitarisation croissante de la lutte antiterroriste au Nigeria. Ces derniers mois, Abuja a renforcé sa coopération sécuritaire avec plusieurs partenaires étrangers. Selon Jeune Afrique, les États-Unis ont récemment livré du matériel militaire destiné à soutenir les opérations nigérianes contre les groupes djihadistes actifs dans le nord-est du pays.

Cette nouvelle tragédie rappelle aussi les précédents controversés liés aux opérations militaires dans la région. Le Monde rapportait récemment que des dizaines de civils avaient déjà été tués lors de frappes militaires dans le nord-est nigérian, illustrant les difficultés des armées locales à distinguer combattants et populations civiles dans des zones sous contrôle djihadiste.

À ce stade, l’armée tchadienne n’a publié aucun bilan officiel concernant les bombardements sur le lac Tchad. Les recherches restent compliquées dans cette zone difficilement accessible, tandis que de nombreuses familles demeurent sans nouvelles de leurs proches disparus.

Sources :
TV5 Monde
– Nigeria : Des dizaines de pêcheurs nigérians présumés morts après des frappes de l’armée tchadienne contre des djihadistes – https://information.tv5monde.com/afrique/nigeria-des-dizaines-de-pecheurs-nigerians-presumes-morts-apres-des-frappes-de-larmee-tchadienne-contre-des-djihadistes-2821055
Le Monde – Nord-est du Nigeria : des dizaines de personnes tuées par des frappes militaires – https://www.lemonde.fr/afrique/article/2026/04/12/nord-est-du-nigeria-des-dizaines-de-personnes-tuees-par-des-frappes-militaires_6679599_3212.html
Jeune Afrique – Nigeria : les États-Unis livrent du matériel militaire pour la lutte anti-jihadiste – https://www.jeuneafrique.com/1756279/politique/nigeria-les-etats-unis-livrent-du-materiel-militaire-pour-la-lutte-anti-jihadiste/

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