Face à la montée des tensions avec l’Iran, la sécurisation du détroit d’Ormuz apparaît comme un enjeu majeur pour le commerce mondial. Mais, dans son analyse publiée par Le Grand Continent, Stéphane Audrand explique que le véritable défi dépasse largement le seul goulet d’étranglement du détroit. Selon lui, la crise actuelle révèle surtout la vulnérabilité d’un immense espace maritime stratégique, exposé à une menace iranienne diffuse, durable et potentiellement déstabilisatrice pour toute l’économie mondiale. Dans ce contexte, pour les Européens comme pour les monarchies du Golfe, dépendre de la seule protection américaine apparaît désormais comme une stratégie insuffisante.
Le détroit d’Ormuz concentre l’attention en raison de son caractère étroit et de son importance vitale pour le trafic maritime. Pourtant, Stéphane Audrand qui se présente sur le site du Grand Continent, comme « consultant indépendant en risques internationaux, historien et officier de réserve dans la Marine » et qui a travaillé pour la BNP Paribas, banque membre du Forum économique mondial souligne que la question ne peut pas être réduite au simple passage de quelques pétroliers escortés par des navires militaires.
Avant l’intervention américaine, environ cent navires transitaient chaque jour par cette zone, représentant plus de trois millions de tonnes de fret quotidien. Il ne s’agit donc pas seulement de maintenir un couloir ouvert, mais bien de garantir la sécurité d’un système logistique régional entier.
Car le problème ne se limite pas au détroit lui-même. Le trafic maritime dans le Golfe Persique concerne non seulement les exportations de pétrole brut et de gaz naturel liquéfié, mais aussi une large gamme de produits raffinés, de biens industriels et de marchandises transitant par des ports devenus centraux dans la mondialisation. Le port de Jebel Ali, aux Émirats arabes unis, figure ainsi parmi les plus actifs au monde pour les conteneurs. À cela s’ajoute une intense activité offshore, avec des centaines de plateformes énergétiques particulièrement vulnérables.
Dans cette configuration, l’Iran ne représente pas une menace ponctuelle mais systémique, selon Stéphane Audrand. Ses côtes restent proches des rails de navigation, souvent à moins de 100 kilomètres, ce qui lui permet de peser sur une zone maritime de plus de 200 000 kilomètres carrés et sur un linéaire de navigation de plus de 1 500 kilomètres. Téhéran contrôle en outre plusieurs îles militarisées dans le Golfe, dont Aboû Moûssa, Grande Tonb et Petite Tonb, qui renforcent sa capacité de surveillance et de nuisance.
Stéphane Audrand rappelle que la doctrine maritime iranienne s’est profondément transformée depuis l’affrontement avec les États-Unis à la fin des années 1980. Après l’opération américaine Praying Mantis, qui avait infligé de lourdes pertes à la marine iranienne classique, Téhéran a tiré une conclusion nette : face à Washington, une confrontation symétrique est vouée à l’échec. L’Iran a donc développé une stratégie fondée sur des moyens asymétriques, avec une gradation allant de la dissuasion à la pression sélective, puis à la punition massive.
À ce stade, selon l’auteur, l’Iran privilégie encore la pression sélective. Il n’a pas intérêt, pour le moment, à fermer totalement le Golfe, car son économie dépend de ses propres exportations pétrolières, notamment vers la Chine. Un minage massif du détroit serait contre-productif pour Téhéran lui-même. En revanche, des frappes ciblées, des menaces et une insécurité diffuse suffisent à désorganiser le transport maritime, à inquiéter armateurs et assureurs et à faire quasiment s’effondrer le trafic normal. L’article avance que le nombre de passages quotidiens serait ainsi tombé d’environ cent à seulement trois à cinq, tandis que plus de 240 navires se retrouveraient bloqués dans le Golfe.
Cette stratégie s’appuie sur un appareil militaire maritime particulièrement adapté à la guerre littorale. L’Iran a organisé une dualité entre ses forces régulières et les Gardiens de la Révolution, ces derniers étant chargés du Golfe Persique et des opérations asymétriques. Les Pasdaran disposent d’un très grand nombre de petites unités navales, allant du patrouilleur léger aux embarcations très légères, capables de mener des tactiques d’essaim, de saturer un adversaire, de harceler des navires ou de servir de relais de ciblage pour des frappes venues de la côte.
À cette “poussière navale” s’ajoutent des sous-marins, des missiles antinavires basés à terre, des drones aériens, de surface et sous-marins, ainsi qu’un important stock de mines marines. Pour Stéphane Audrand, l’Iran possède ainsi les moyens de conduire une véritable guerre des côtes, difficile à neutraliser rapidement. Même affaiblies par les frappes américaines, ses capacités resteraient assez importantes pour prolonger la crise et maintenir une menace permanente sur les routes maritimes.
Dans ce contexte, l’auteur estime qu’une réponse occidentale fondée uniquement sur l’escorte classique de navires marchands serait insuffisante, voire dangereuse. Exposer des frégates ou de grands bâtiments de guerre dans un espace aussi contraint pourrait aboutir à leur destruction spectaculaire, ce qui constituerait pour Téhéran une victoire politique majeure. La solution ne passerait donc pas par une simple répétition des schémas des années 1980, selon Audrand.
L’étude avance plusieurs pistes. La première consiste à renforcer la surveillance maritime, notamment grâce à des drones navals capables d’observer en continu l’activité au ras des vagues sans exposer directement des militaires européens. Une autre option serait de multiplier les points d’appui permanents sur les rails maritimes, par exemple via des plateformes offshore militarisées. L’auteur évoque aussi la possibilité de prendre les îles iraniennes situées dans le détroit, afin de priver Téhéran de bases avancées de surveillance et d’attaque, même si une telle option représenterait une escalade significative.
La question du déminage apparaît également centrale. En cas de minage du détroit ou des voies de navigation, il faudrait disposer de moyens robotisés capables d’intervenir en zone de combat. Stéphane Audrand souligne à ce titre l’avance de la France et du Royaume-Uni dans le déminage navalisé à distance. Il envisage aussi, en dernier recours, l’armement défensif de certains navires marchands à l’aide de modules automatisés, ainsi qu’une escorte littorale reposant davantage sur de petits patrouilleurs locaux et une couverture aérienne réactive que sur de gros bâtiments occidentaux.
À plus long terme, Stéphane Audrand estime que la destruction des capacités iraniennes de production navale et dronique pourrait devenir un enjeu majeur. Il note toutefois que les Européens ne peuvent difficilement s’engager dans une campagne de frappes sans rompre avec leurs positions diplomatiques actuelles, sauf à agir au nom de la légitime défense immédiate si un navire battant pavillon européen était frappé.
Enfin, Stéphane Audrand insiste sur la dimension industrielle et économique de cette crise. Le conflit pourrait durer et provoquer des pénuries de matières premières et d’énergie, obligeant les États à penser à la fois la résilience de court terme et la diversification stratégique de long terme. Il souligne aussi les limites actuelles du réarmement occidental, confronté à un mur industriel qui ne pourra pas être franchi par la seule hausse des budgets.
Au total, l’analyse décrit une crise du Golfe appelée à s’inscrire dans la durée. Pour l’auteur, elle illustre le type de conflit du XXIe siècle : une déstabilisation régionale aux effets mondiaux, où des forces asymétriques exploitent les failles d’adversaires technologiquement supérieurs mais politiquement contraints. Pour les Européens comme pour les monarchies du Golfe, la leçon serait claire : les anciennes logiques de sécurité ne suffisent plus, et la dépendance à la seule protection américaine apparaît désormais comme une stratégie insuffisante.
La revue Le Grand Continent a pour objectif de « penser le monde et les relations internationales à l’échelle de l’Europe ». Elle a été créée en avril 2019 par Gilles Gressani, ancien de l’ENS et de l’EHESS passé par l’université Columbia, membre du Forum économique mondial, Ramona Bloj et Mathéo Malik. Elle est éditée par le laboratoire d’idées Groupe d’études géopolitiques, une association fondée en 2017 par des anciens élèves de l’École normale supérieure par laquelle sont passés les contributeurs de l’agenda 2030, Jean-Pascal Bassino, Gilles Dowe, Serge Abiteboul ou Gilles Saint-Paul, pour ne citer qu’eux.
Au début de la pandémie en mars 2020, le Groupe d’études géopolitiques a lancé sur Le Grand Continent un observatoire du Covid-19, incluant une cartographie détaillée de sa propagation en Europe. Quelques mois plus tard, en novembre 2020, le président français et contributeur de l’agenda 2030, Emmanuel Macron y a accordé un long entretien exposant sa vision internationale et du monde post-Covid, largement diffusé et lu à l’échelle européenne. Depuis 2022 la revue paraît en format papier aux éditions Gallimard avec un numéro annuel et le Grand Continent est désormais comparé à des revues internationales comme Foreign Affairs du Council on Foreign Relations, l’un des plus anciens think tank américain. Giles Gressani a été cité en 2025 parmi les 40 personnalités qui influencent l’agenda politique et les affaires publiques à Paris par Politico, média membre du FEM parmi les 40 personnalités qui influencent l’agenda politique et les affaires publiques à Paris.
Source : Le Grand Continent.