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Édouard Alphonse James de Rothschild. Photo : @Auteur inconnu — The Rothschild Archives

La Banque de France et l’implication des Rothschild (1800-1945)

De sa création sous Napoléon à sa nationalisation après la Seconde Guerre mondiale, la Banque de France a longtemps été au cœur d’un équilibre délicat entre pouvoir public et grandes fortunes privées. Pendant plus de huit décennies, plusieurs membres de la famille Rothschild ont siégé au sommet de l’institution, illustrant le rôle majeur de la haute banque dans la politique monétaire française avant que l’État n’en reprenne définitivement le contrôle en 1945.

La Banque de France est créée en 1800 sous Napoléon Bonaparte en tant qu’institution privée dotée d’un capital détenu par de grands banquiers et négociants. Durant ses premières décennies, son Conseil de régence (composé de 15 régents) est dominé par des familles bancaires établies (Mallet, Hottinguer, etc.), tandis que l’État supervise via le gouverneur. La famille Rothschild ne fait pas partie des fondateurs : James de Rothschild (dit Baron James), fondateur de la branche française en 1812, n’occupe initialement aucun poste officiel à la Banque de France. Néanmoins, au fil de la première moitié du XIXe siècle, sa banque de Rothschild Frères acquiert des actions de la Banque de France, posant les bases d’une future influence familiale sur l’institution.

Entrée d’Alphonse de Rothschild au Conseil de régence (1855)

En 1855, le fils aîné de James, Mayer Alphonse de Rothschild, devient le premier membre de la famille à siéger au Conseil de régence de la Banque de France. Naturalisé français pour être éligible, Alphonse est nommé régent en janvier 1855, succédant à Louis-Martin Lebeuf. Cet accès a été rendu possible par le poids financier des Rothschild : à cette date, la Banque Rothschild est devenue le premier actionnaire privé de la Banque de France. Baron Alphonse conservera ce siège pendant un demi-siècle, jusqu’à sa mort en 1905. Son rôle de régent s’accompagne d’une influence notable : par exemple, lors de la crise agricole de 1855 il cofinance des importations de blé pour la France, et après la guerre franco-prussienne de 1870, il contribue activement au règlement de l’énorme indemnité due à l’Allemagne. En 1871, Alphonse use de ses réseaux internationaux pour alléger l’indemnité exigée et mobiliser des capitaux étrangers, participant à l’émission de prêts totalisant 5 milliards de francs or pour libérer le territoire français. Ces interventions démontrent l’influence économique et politique que les Rothschild pouvaient exercer, en soutien à l’État, via leur position à la Banque de France.

Régents de père en fils : continuité jusqu’en 1936

À la mort d’Alphonse en 1905, son fils Édouard Alphonse James de Rothschild, qui fût également président du Consistoire central israélite de France, institution administrant le culte juif en France, lui succède dans les instances dirigeantes. Dès janvier 1906, Édouard est élu régent, reprenant officiellement le fauteuil de son père au Conseil de régence. La famille conserve ainsi sans interruption son siège au sommet de la Banque de France pendant plus de 80 ans (1855-1936). Tout comme son père, Édouard de Rothschild est un acteur financier majeur : il dirige la banque familiale et occupe des fonctions dans l’industrie (notamment président de la Compagnie des chemins de fer du Nord dès 1905). En tant que régent de la Banque de France, il siège au conseil aux côtés d’autres grands actionnaires (tels les dynasties Hottinguer, Mallet, Wendel, etc.) et participe aux décisions de politique monétaire et de crédit. Officiellement, ni Alphonse ni Édouard n’ont exercé la fonction de gouverneur ou sous-gouverneur (réservée généralement à de hauts fonctionnaires), mais leur statut de régents-actionnaires leur confère une influence significative dans la gouvernance de la banque. L’importance de la famille se mesure aussi en capital détenu : jusqu’aux années 1930, les Rothschild figurent parmi les plus gros actionnaires individuels de la Banque de France (leur maison bancaire contrôlant des milliers d’actions sur un total de 182 500 actions avant 1936). Cette présence au capital permettait aux Rothschild de peser sur l’élection des autres régents et sur les grandes orientations de la banque. En somme, de 1855 à 1936, deux générations de Rothschild ont occupé sans discontinuer un siège au conseil de la Banque de France, symbolisant l’imbrication de la haute banque privée et de la banque d’émission nationale.

Influence politique et économique des Rothschild

Sans nécessairement occuper de rôle officiel supplémentaire, les Rothschild ont exercé une influence notable sur la Banque de France et la politique monétaire française durant cette période. Leur double casquette de banquiers privés et de régents leur permettait d’orienter certains choix stratégiques. Par exemple, après la Première Guerre mondiale, lors du débat sur la stabilisation du franc, le baron Édouard de Rothschild s’oppose au gouverneur Émile Moreau quant à la valeur de parité du franc : Édouard défend un franc « fort » (retour proche de l’étalon-or d’avant 1914), tandis que Moreau et d’autres régents préconisent une franche dévaluation pour assainir l’économie. Finalement, en 1928, c’est l’option de la dévaluation (franc Poincaré à 20% de sa valeur or d’avant-guerre) qui triomphe – un revers pour Édouard de Rothschild. Cet épisode illustre que les Rothschild cherchaient à peser sur les orientations de la Banque (ici le niveau du franc), même s’ils n’ont pas toujours imposé leur vue. De même, durant les années 1920-1930, la Banque de France est accusée d’agir sous l’influence de son Conseil de régents, composé de l’élite financière. En mai 1935, le gouvernement note par exemple une fuite massive de capitaux orchestrée par les milieux financiers pour faire pression sur la politique économique, François de Wendel, grand industriel régent, et Édouard de Rothschild étant cités parmi les protagonistes de cette pression en faveur de la déflation. Ces faits alimentent l’idée que la Banque de France, bien que formellement indépendante, était de facto sous l’emprise d’un petit nombre de familles puissantes.

Sur le plan politique, la dynamique d’influence des Rothschild (et autres familles régentes) devient un enjeu public dans les années 1930. Le Front Populaire (gauche au pouvoir en 1936) dénonce ouvertement « les 200 familles » qui « tiennent la Banque de France ». Ce chiffre symbolique désigne les plus gros actionnaires dont les Rothschild, accusés de former une oligarchie financière dirigeant la banque d’émission à leur profit. Léon Blum et son ministre des Finances Vincent Auriol estiment alors que cette oligarchie privée a trop longtemps dicté la politique monétaire et économique du pays. Lors des débats parlementaires de 1936, le député communiste Ernest Berlioz déclare ainsi que « arracher aux régents, mandataires des 200 familles, la maîtrise de la Banque [de France], c’est une œuvre de salut public ». Autrement dit, il fallait soustraire le crédit et la monnaie à l’emprise de quelques dynasties bancaires. Bien que ce discours soit idéologique, il reflète le climat de méfiance envers l’influence des régents tels qu’Édouard de Rothschild. En réponse, la réforme de 1936 modifie en profondeur la gouvernance de la Banque de France : le vieux Conseil de régence (15 régents élus par les grands actionnaires) est dissous et remplacé par un Conseil général de 20 membres en grande partie nommés par l’État. Les Barons de Rothschild et autres notables perdent alors leurs sièges de droit. Édouard de Rothschild, régent depuis trente ans, est ainsi évincé du directoire en 1936 (il ne pourra plus siéger qu’éventuellement comme simple censeur représentant les actionnaires minoritaires). La réforme limite drastiquement le pouvoir des ex-actionnaires majoritaires : leur présence est réduite à trois censeurs sans pouvoir exécutif, et aucune famille ne peut plus occuper de poste permanent au conseil.

Il convient de noter qu’en dépit de leur réputation de toute-puissance, le réel pouvoir des grandes familles actionnaires fait débat chez les historiens. Des recherches récentes sur la composition de l’actionnariat tempèrent le mythe des “200 familles” : dès l’entre-deux-guerres, la majorité des actionnaires de la Banque de France étaient devenus de petits rentiers passifs, satisfaits de dividendes modestes, et continuaient à réélire par habitude les mêmes régents issus de l’aristocratie financière. Selon l’historien A. Manas, l’influence concertée des 200 plus gros actionnaires relevait en partie du discours politique – une exagération – plus que d’une réalité de pouvoir omnipotent. Autrement dit, si des familles comme les Rothschild détenaient une position privilégiée et une voix au chapitre, elles devaient composer avec l’État et avec une base d’actionnaires plus large, moins organisée qu’imaginé.

Nationalisation et fin de l’ère des actionnaires privés (1945)

La Seconde Guerre mondiale porte un coup d’arrêt définitif à l’influence directe des Rothschild sur la Banque de France. Pendant l’Occupation, la famille Rothschild est persécutée : leurs biens bancaires sont saisis par le régime de Vichy (la banque Rothschild est “aryanisée” en 1940) et Édouard de Rothschild s’exile aux États-Unis. Après la Libération, le gouvernement provisoire reprend à son compte l’idée du contrôle public de la banque centrale. Une loi du 2 décembre 1945 nationalise la Banque de France, mettant fin à 145 ans d’actionnariat privé. Toutes les actions, y compris celles détenues par la famille Rothschild, sont rachetées par l’État. Désormais, la Banque de France devient pleinement un établissement public, administré par des représentants de l’État, des salariés et divers intérêts publics, sans participation des dynasties bancaires.

En résumé, entre 1800 et 1945, plusieurs membres de la famille Rothschild ont effectivement été engagés dans le capital et la direction de la Banque de France. Baron Alphonse de Rothschild siège comme régent de 1855 à 1905, s’appuyant sur la position de premier actionnaire de sa banque. Son fils Baron Édouard de Rothschild lui succède de 1906 à 1936. Tous deux ont exercé une influence non seulement par leurs votes au Conseil de régence, mais aussi par leur poids financier et relationnel, intervenant dans des décisions majeures (approvisionnement en or et devises, politique de change, crédit à l’État, etc.). Même sans rôle officiel supplémentaire, Baron James puis Baron Edmond de Rothschild (demi-frère d’Alphonse) ont pu peser indirectement sur certaines orientations en tant que banquiers de premier plan, partenaires de l’État ou leaders d’opinion dans la haute finance. Cependant, cette influence a été progressivement limitée par l’affirmation du pouvoir public sur la Banque : entamée par la réforme Blum-Auriol de 1936 (éliminant les régents privés), elle s’achève par la nationalisation complète de 1945 qui écarte définitivement les Rothschild et autres familles du contrôle de la politique monétaire française.

Sources historiques : Des archives et travaux académiques corroborent ces faits, notamment les listes officielles de régents de la Banque de France, les biographies (Larousse, Wikipédia) d’Alphonse et Édouard de Rothschild, les mémoires contemporains (ex. Augustin Hamon, Voici les 200 familles, 1936) décrivant l’oligarchie financière, ainsi que des études récentes sur l’actionnariat de la Banque de France (A. Manas, 2019) offrant un éclairage quantitatif et nuancé sur le poids des grands actionnaires. Ces sources convergent pour montrer que la famille Rothschild a joué un rôle de premier plan dans l’histoire de la Banque de France au XIX^e et début du XX^e siècle, avant le tournant étatiste de l’après-guerre.

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