Vladimir Poutine a entériné une nouvelle Stratégie de politique nationale qui redéfinit les contours de la cohésion interne en Russie. Le texte, plus volumineux que la version précédente, insiste sur la création d’une identité civique commune et sur la lutte contre les influences étrangères jugées déstabilisatrices. En filigrane, le pouvoir projette une vision du pays comme “civilisation”, fondée sur l’unité administrative et la centralité du peuple rousskiï. Un document programmatique pensé pour s’inscrire jusqu’en 2036, horizon potentiel du maintien du président au pouvoir.
Le Kremlin a officialisé une nouvelle Stratégie de politique nationale visant à encadrer les grands équilibres de la société russe. Signé le 25 novembre, le décret fixe un objectif massif : atteindre, d’ici à 2036, une population dont 95 % partageraient une “identité civique russe commune”. Une ambition largement relayée par Meduza, média russe en exil.
Le texte succède à la version de 2012, en vigueur jusqu’à la fin de l’année 2025. Selon Rossiïskaïa Gazeta, cette première phase a permis de bâtir une politique d’État dans le domaine des relations interethniques, articulée autour de deux axes majeurs : l’unité civile et la préservation de la diversité ethnoculturelle. Magomedsalam Magomedov, membre de l’administration présidentielle, en tire un bilan aux accents technocratiques, rappelant un concept désormais central dans la rhétorique du pouvoir : la Russie pensée comme “pays-civilisation”.
Cette idée, explique-t-il, n’entre pas en contradiction avec la notion de nation mais se conjugue avec elle, à l’image de pays pluriels comme l’Inde ou la Chine. Le gouvernement cherche ainsi à inscrire son ambition dans une dynamique historique large, tandis que l’année 2026 a d’ores et déjà été proclamée “année de l’unité des peuples de Russie”, souligne Rossiïskaïa Gazeta.
Nezavissimaïa Gazeta relève que la nouvelle stratégie, plus volumineuse avec une trentaine de pages, s’accompagne de signes sémantiques forts. Le terme rossiïskiï, désignant l’appartenance administrative à la Fédération, se retrouve multiplié, au détriment du mot rousskiï, plus explicitement lié à l’identité ethnique. Une manière de rappeler que l’État prime sur les identités particulières, au sein d’un ensemble présenté comme pluriel mais homogénéisé sous la bannière civique. L’image d’un festival folklorique mis en avant par le quotidien illustre cette ligne directrice : “Plusieurs peuples, une patrie”.
Sur le terrain social, l’un des objectifs les plus ambitieux consiste à réduire significativement la proportion de citoyens craignant des conflits ethniques graves. D’après Nezavissimaïa Gazeta, cette part devra tomber sous les 15 % d’ici à 2036, date jusqu’à laquelle Vladimir Poutine pourrait, théoriquement, rester au pouvoir.
Le document insiste également sur la place du peuple rousskiï, présenté comme socle culturel et linguistique de l’identité panrusse, comme le rappelle Kommersant. Une logique qui prolonge les orientations de la Constitution de 2020, où ce peuple figurait déjà comme “peuple constitutif” de l’État.
Les menaces extérieures occupent une part importante du texte. Vedomosti évoque notamment “les efforts d’États inamicaux pour déstabiliser les relations interethniques et interreligieuses”, mais aussi la circulation de contenus sur les réseaux sociaux ou l’action d’ONG perçues comme relais d’intérêts étrangers. Cette approche, très sécuritaire, s’inscrit dans la continuité des discours officiels depuis 2022, qui attribuent aux puissances occidentales une stratégie de division interne de la Russie.
Enfin, la stratégie consacre de longs passages aux “nouveaux sujets de la Fédération”, qualifiés désormais de “territoires historiques de Russie”, en référence aux régions ukrainiennes occupées. Selon Nezavissimaïa Gazeta, le document sous-entend qu’aucune population ukrainienne n’y subsisterait ou n’y subsistera, une affirmation révélatrice de la volonté de reconfiguration identitaire portée par Moscou, au-delà de ses frontières reconnues internationalement.
Sources :
Courrier international – 27 novembre 2025 – lien