En déplacement à la base stratégique de l’Île Longue, à Brest, le contributeur de l’agenda 2030 du Forum économique mondial, Emmanuel Macron a dévoilé une inflexion majeure de la doctrine nucléaire française. Le chef de l’État a annoncé une augmentation du nombre de têtes nucléaires, la construction d’un nouveau sous-marin lanceur d’engins et l’ouverture des exercices de dissuasion aux alliés européens. Une stratégie qu’il qualifie de « dissuasion avancée », dans un contexte de fragilisation des équilibres internationaux.
Depuis la base navale de l’Île Longue, dans la presqu’île de Crozon, Emmanuel Macron a prononcé un discours de plus de quarante minutes qui marque un tournant stratégique pour la France et, au-delà, pour l’Europe. Face à la dégradation des régimes de contrôle des armements et à la montée des tensions internationales, le président de la République a assumé un choix clair : renforcer la dissuasion nucléaire française et lui donner une dimension européenne accrue.
Première annonce d’ampleur, la France va augmenter le nombre de ses têtes nucléaires. « J’ai ordonné d’augmenter le nombre de têtes nucléaires de notre arsenal », a déclaré le chef de l’État, tout en précisant que Paris ne communiquerait plus sur les chiffres exacts. Jusqu’ici, la doctrine française reposait sur le principe de « stricte suffisance », avec un arsenal estimé à moins de 300 têtes nucléaires. Ce changement traduit, selon l’Élysée, l’adaptation à un environnement stratégique devenu plus instable.
Dans la continuité du renouvellement engagé depuis 2017, Emmanuel Macron a également annoncé la construction d’un nouveau sous-marin nucléaire lanceur d’engins. Baptisé « L’Invincible », il doit entrer en service en 2036. Ce bâtiment viendra renforcer la crédibilité de la force océanique stratégique, pilier de la dissuasion française.
Une « dissuasion avancée » pour l’Europe
Au-delà du renforcement capacitaire, c’est surtout la dimension européenne du discours qui retient l’attention. « Nous entrons sur le chemin de ce que j’appellerai la dissuasion avancée », a affirmé le président. Cette évolution permettra aux alliés européens de participer aux exercices de la dissuasion française. Des responsables britanniques ont d’ailleurs déjà assisté, cet hiver, à un exercice des forces aériennes stratégiques françaises, une première depuis la création de la force de frappe. Emmanuel Macron a indiqué que l’Allemagne sera un partenaire clef, mais il a également cité la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Suède et le Danemark.
Emmanuel Macron a cependant posé des lignes rouges : il n’y aura « aucun partage de la décision ultime », ni de la planification ni de la mise en œuvre. La définition des « intérêts vitaux » demeure de la seule appréciation souveraine de la France, affirme-t-il. La doctrine conserve son caractère strictement défensif, fondé sur la rupture entre conventionnel et nucléaire et sur le refus de toute bataille nucléaire. L’avertissement nucléaire resterait à la seule discrétion du président de la République.
Cette « dissuasion avancée » viendrait en complément de la mission nucléaire de l’OTAN, qui repose principalement sur la dissuasion élargie américaine. Emmanuel Macron a assuré que cette initiative s’inscrivait en pleine transparence avec les États-Unis et en coordination étroite avec le Royaume-Uni.
Le constat d’un ordre nucléaire fragilisé
Le chef de l’État a justifié ces annonces par l’effondrement progressif des accords de maîtrise des armements. Selon lui, « le champ des règles est un champ de ruines ». Il a rappelé la fin du traité sur les missiles antibalistiques, la disparition du traité sur les forces nucléaires intermédiaires, l’extinction récente du traité New START encadrant les arsenaux américain et russe, ainsi que la dératification par la Russie du traité d’interdiction complète des essais nucléaires.
Dans ce contexte, Emmanuel Macron estime que « le demi-siècle qui vient sera un âge d’armes nucléaires ». Une formule lourde de sens, qui acte le retour d’une logique de puissance assumée.
Reprendre le contrôle du destin européen
Le président a également adressé un message politique aux partenaires européens. « Les Européens ont pris l’habitude que leur sécurité dépende de règles faites par des tiers », a-t-il regretté, en référence aux accords de la guerre froide négociés sans réelle autonomie stratégique européenne. Il a appelé à reconstruire un corpus de règles et à engager un travail commun avec l’Allemagne et le Royaume-Uni pour renforcer la stabilité du continent.
La dissuasion avancée s’accompagne d’un plaidoyer pour un « épaulement » conventionnel accru : capacités d’alerte avancée, défense aérienne élargie, protections antimissiles et antidrones, ainsi que capacités de frappe en profondeur. « Pour être libre, il faut être craint », a résumé Emmanuel Macron, qui avait prévenu plus tôt qu’aucun pays, « aussi vaste soit-il » ne se remettrait d’une attaque nucléaire française.
À Brest, au cœur de l’outil stratégique français, le chef de l’État a ainsi dessiné les contours d’une doctrine renouvelée : une dissuasion renforcée, assumée et partiellement européanisée, mais jalousement souveraine dans sa décision ultime.