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5 ⁄ 17 Plus de détails Salle du Conseil exécutif de l'OMS à Genève en 2013. Photo : @Thorkild Tylleskar

Comment l’OMS compte “opérationnaliser” l’approche « Une Seule Santé » face aux menaces sanitaires mondiales ?

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Face à la multiplication des zoonoses, des pandémies et des crises liées au changement climatique, l’OMS considère que l’approche « Une Seule Santé » s’impose désormais comme un pilier de la sécurité sanitaire mondiale. Lors d’un webinaire international organisé aujourd’hui par Organisation mondiale de la Santé, experts et responsables sanitaires ont détaillé les mécanismes concrets permettant de transformer ce concept en politiques opérationnelles. Coordination multisectorielle, cartographie des risques et renforcement des compétences apparaissent aujourd’hui comme les leviers essentiels d’une stratégie efficace.


L’approche « Une Seule Santé », plus connue sous son appellation anglophone One Health, repose sur un principe devenu incontournable dans la gouvernance sanitaire contemporaine : la santé humaine, animale et environnementale est profondément interdépendante. Cette vision intégrée, longtemps défendue par les organisations internationales, prend désormais une dimension stratégique majeure à mesure que se multiplient les crises sanitaires transfrontalières, des flambées de grippe aviaire à la variole du singe, en passant par la résistance aux antimicrobiens.

Le concept moderne de One Health émerge au début des années 2000, après les crises du SRAS et de la grippe aviaire. En 2008, l’OMS, la FAO et l’OIE (aujourd’hui OMSA) commencent à structurer officiellement leur coopération autour de cette approche. En 2021, l’OMS et ses partenaires adoptent une définition commune officielle de One Health via l’alliance quadripartite (OMS, FAO, OMSA, PNUE). Le 17 octobre 2022, l’OMS et ses partenaires lancent officiellement le premier « Plan d’action conjoint One Health » (2022-2026), considéré comme la première grande feuille de route opérationnelle mondiale. 

Lors de la deuxième journée du webinaire EPI-WIN organisé par Organisation mondiale de la Santé, plusieurs experts internationaux ont partagé des retours d’expérience concrets sur l’opérationnalisation de cette approche au sein de leurs États respectifs. Les échanges se sont inscrits dans le contexte des amendements du Règlement sanitaire international et des négociations autour du futur accord mondial sur les pandémies.

Au cœur des discussions, un constat s’est imposé : sans coordination institutionnelle forte, l’approche « Une Seule Santé » reste un concept théorique difficile à appliquer sur le terrain.

Le Nigéria apparaît aujourd’hui comme l’un des exemples africains les plus avancés en matière de gouvernance multisectorielle. Le Dr Nasir Ahmed, représentant du Centre nigérian de contrôle des maladies, a expliqué comment le pays a structuré une réponse intégrée face aux risques zoonotiques amplifiés par l’urbanisation rapide, les pressions climatiques et la densité démographique.

Confronté à des menaces telles que la grippe aviaire, l’anthrax ou encore la variole du singe, le pays a développé un mécanisme de coordination reposant sur neuf éléments techniques clés. L’originalité du dispositif réside dans son caractère transversal : les secteurs de la santé humaine, de la santé animale, de l’environnement et même des finances publiques sont associés au sein d’un même comité technique.

Cette approche a permis d’améliorer significativement la participation institutionnelle. Selon les données présentées durant le webinaire, l’implication effective des différents secteurs est passée de 39 % en 2017 à 54 % aujourd’hui. Une progression qui a également favorisé la décentralisation des plateformes « One Health » vers les niveaux régionaux et locaux, condition essentielle pour répondre rapidement aux crises sanitaires émergentes.

Autre exemple particulièrement scruté : celui du Bhoutan. Situé dans une région de forte biodiversité où les interactions entre la faune sauvage, le bétail et les populations humaines sont fréquentes, le royaume himalayen a misé sur l’évaluation conjointe des risques pour renforcer sa surveillance sanitaire.

Le Dr Lungten a détaillé l’utilisation des outils développés conjointement par l’Organisation mondiale de la Santé et l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture et Organisation mondiale de la santé animale afin d’identifier les maladies prioritaires. La rage et la leptospirose ont notamment fait l’objet d’analyses croisées permettant de produire des cartes de risques géographiques extrêmement précises.

Ces cartographies ont ensuite servi à cibler les efforts de surveillance épidémiologique et les interventions de terrain. Selon les autorités bhoutanaises, cette méthodologie a permis de contenir rapidement une flambée de leptospirose tout en accélérant les progrès vers l’objectif national d’élimination de la rage canine d’ici 2030.

Le webinaire a également insisté sur une autre dimension souvent sous-estimée : la préparation du capital humain. Sans professionnels formés aux approches intersectorielles, les stratégies « One Health » peinent à produire des résultats durables, selon les experts de l’OMS.

Au Kazakhstan, la Dre Zaura Akhmetova a présenté un vaste programme de préparation aux urgences sanitaires associant personnel médical et vétérinaire. Le dispositif repose sur des formations spécialisées de 60 heures, des procédures opérationnelles standardisées ainsi que des exercices de simulation impliquant plusieurs ministères.

L’objectif est clair : créer un réseau de compétences capables d’intervenir rapidement en cas de crise sanitaire complexe. À ce jour, un registre national de 165 spécialistes aptes à former leurs collègues au niveau local a déjà été constitué.

La Jordanie suit une logique similaire. La Dre Laura Aswailey a expliqué comment les autorités sanitaires jordaniennes ont utilisé les outils de l’OMS pour identifier les lacunes de compétences entre les différents secteurs. Santé publique, agriculture et environnement se sont accordés sur dix fonctions prioritaires nécessaires à la gestion des zoonoses.

Cette priorisation a débouché sur la création d’un programme d’épidémiologie de terrain spécifiquement centré sur l’approche « Une Seule Santé », réunissant des professionnels issus de disciplines multiples. Une manière de casser les silos administratifs qui freinent encore, dans de nombreux pays, la circulation des données et la coordination des réponses.

Au-delà des réussites nationales, les représentants régionaux de l’OMS ont également dressé un état des lieux plus critique des obstacles persistants.

Pour la Dre Heba Mahrous, représentant la région de la Méditerranée orientale, la réussite d’une stratégie « One Health » dépend avant tout d’un engagement politique clair au plus haut niveau de l’État. L’absence de définition précise des responsabilités institutionnelles conduit souvent à des doublons, voire à des rivalités administratives qui ralentissent la réponse sanitaire.

Le Dr Peter Skew, représentant de la région européenne, a pour sa part souligné un problème récurrent : la dépendance excessive aux financements internationaux. Il a commpréciser que les principaux freins à l’approche « Une Seule Santé » ne sont généralement pas d’ordre technique, mais plutôt de nature « institutionnelle, financière ou même comportementale ». Selon lui, les stratégies « Une Seule Santé » ne pourront être pérennes qu’à condition d’être intégrées directement aux budgets publics nationaux. Autrement dit, sortir d’une logique de projets temporaires financés par les bailleurs pour entrer dans une véritable politique publique structurelle. .

Enfin, le Dr Tieble Traore, représentant la région africaine, a insisté sur la nécessité d’adapter les outils internationaux aux réalités locales. Fort de l’expérience acquise durant les crises Ebola, il a plaidé pour une intégration systématique des spécialistes de l’environnement mais aussi des anthropologues, afin de mieux comprendre les comportements communautaires et les dynamiques sociales influençant la propagation des maladies.

Cette dimension socioculturelle apparaît désormais comme un facteur décisif dans la réussite des stratégies sanitaires modernes. Car derrière les dispositifs techniques, les plateformes numériques et les plans d’urgence, les experts de l’OMS estiment que c’est la capacité des institutions à travailler ensemble — et à dialoguer avec les populations — qui conditionne l’efficacité réelle de l’approche « Une Seule Santé ».

À travers les différents retours d’expérience présentés lors du webinaire EPI-WIN, une architecture commune semble désormais se dessiner : coordination multisectorielle forte, évaluation conjointe des risques et développement continu des compétences humaines constituent, selon l’OMS, les trois piliers indispensables pour transformer l’approche « One Health » en outil opérationnel de prévention des crises sanitaires mondiales.

L’approche One Health est pourtant déjà opérationnelle et doté de moyens matériels et politiques considérables. Lors du lancent officiel du premier « Plan d’action conjoint One Health », le 17 octobre 2022, le communiqué de presse annonçait en effet que la quadripartite pouvait désormais envoyer des directives aux états membres, ce qui semblait donner raison à ceux qui craignent pour la souveraineté des Etats membres de l’OMS.

Sources :
[Organisation mondiale de la Santé] – Webinaire EPI-WIN sur l’approche One Health – OMS EPI-WIN

[Organisation mondiale de la Santé] – Règlement sanitaire international (RSI) – Règlement sanitaire international

[Organisation mondiale de la Santé Animale] – Ressources One Health – WOAH One Health

[Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture] – Programme One Health – FAO One Health

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