Depuis la Réforme jusqu’à la IIIe République, les liens entre protestantisme et franc-maçonnerie ont traversé plusieurs siècles d’histoire européenne. Loges maçonniques ont souvent constitué pour les protestants un espace de sociabilité dans une France dominée par le catholicisme d’État.
L’histoire des relations entre protestantisme et franc-maçonnerie plonge ses racines dans les bouleversements religieux et politiques de l’Europe moderne. Deux dates symboliques permettent d’en comprendre les fondements : 1517, lorsque Martin Luther publie ses 95 thèses à Wittenberg, et 1717, année de naissance officielle de la franc-maçonnerie spéculative avec la création de la première Grande Loge de Londres.
Entre ces deux événements, l’Europe traverse près de deux siècles de conflits religieux sanglants. Catholiques et protestants s’affrontent dans des guerres qui marquent durablement les sociétés européennes. En France, huit guerres de Religion se succèdent entre 1562 et 1598. La situation s’apaise temporairement lorsque Henri IV promulgue l’édit de Nantes, accordant une liberté de culte limitée aux protestants.
Mais cette coexistence fragile vole en éclats sous le règne de Louis XIV. En 1685, l’édit de Fontainebleau révoque l’édit de Nantes et interdit le protestantisme en France. Des dizaines de milliers de huguenots prennent alors le chemin de l’exil vers les Provinces-Unies, l’Allemagne, la Suisse ou encore l’Angleterre. Parmi eux figurent des intellectuels, des commerçants, des savants et des pasteurs qui contribueront à diffuser les idées issues de la Réforme dans toute l’Europe.
C’est dans ce contexte qu’émerge la franc-maçonnerie moderne en Angleterre. La jeune Grande Loge de Londres prend une dimension nouvelle en 1719 avec l’élection de Jean-Théophile Désaguliers à la grande maîtrise. Pasteur anglican, scientifique proche d’Isaac Newton et membre de la Royal Society, Désaguliers joue un rôle essentiel dans la transformation des loges.
Sous son influence, la franc-maçonnerie cesse progressivement d’être une simple structure d’entraide composée d’artisans et de petits commerçants. Elle devient un lieu de rencontre pour les élites intellectuelles, scientifiques et politiques du XVIIIe siècle. L’ambition affichée de Désaguliers est de faire des loges un « centre d’union » capable de réunir des hommes de sensibilités religieuses différentes autour de la raison, de la tolérance et du débat philosophique.
Le protestantisme trouve naturellement sa place dans ce nouvel espace. Désaguliers confie notamment au pasteur presbytérien écossais James Anderson la rédaction des célèbres Constitutions d’Anderson, texte fondateur de la franc-maçonnerie moderne publié en 1723. L’influence écossaise est alors déterminante. L’Écosse, profondément marquée par la Réforme calviniste de John Knox, possède déjà une ancienne tradition maçonnique héritée des corporations de bâtisseurs dans lesquels d’anciens templiers se seraient réfugiés. Selon l’historien David Stevenson, la franc-maçonnerie écossaise ancienne était influencée par le rosicrucianisme, mêlant ésotérisme, recherche de sagesse secrète et inspiration protestante liée à Martin Luther. Selon Stevenson, le symbole de la Rose-Croix rappelait les armoiries de Martin Luther.
Cependant, cette proximité entre protestantisme et franc-maçonnerie suscite rapidement la méfiance de l’Église catholique. Dès 1738, le pape Clément XII condamne officiellement la franc-maçonnerie dans la bulle In eminenti apostolatus specula. Aux yeux de Rome, les loges apparaissent comme des lieux favorisant les idées des Lumières, la liberté de conscience et parfois l’influence protestante dans les pays catholiques.
En France, où les protestants restent interdits jusqu’à l’édit de Tolérance de 1787, les loges deviennent parfois des espaces de refuge discrets. Dans plusieurs villes commerçantes et portuaires comme Bordeaux, La Rochelle, Nîmes ou Strasbourg, les protestants sont particulièrement nombreux dans les ateliers maçonniques. Les loges offrent alors un rare lieu de sociabilité où les huguenots peuvent échanger relativement librement dans un climat de forte hostilité confessionnelle.
Cette présence protestante se retrouve également au moment de la Révolution française. Plusieurs pasteurs et députés protestants engagés dans les débats révolutionnaires appartiennent à la franc-maçonnerie. Parmi eux figurent Jean-Paul Rabaut-Saint-Étienne, Jeanbon Saint-André ou encore Antoine Court de Gébelin.
Au XIXe siècle, après le Concordat et la reconnaissance officielle des cultes protestants sous l’Empire, les liens entre protestantisme libéral et franc-maçonnerie se renforcent encore. De nombreux protestants voient dans les loges un lieu favorable à la réflexion sociale, à la défense de l’instruction publique et aux idéaux républicains.
Une figure symbolise particulièrement cette convergence : Frédéric Desmons. Ancien pasteur devenu homme politique, il joue un rôle majeur au sein du Grand Orient de France, dont il sera plusieurs fois le Grand Maître. En 1877, il est à l’origine de la suppression de l’obligation de référence au Grand Architecte de l’Univers, décision qui marque l’évolution d’une partie de la franc-maçonnerie française vers une conception plus laïque et rationaliste. Originaire du Gard, il a toutefois suivi les cours de la faculté autonome de théologie protestante de Genève, fief du protestantisme calviniste.
Cette proximité entre protestants et francs-maçons se nourrit aussi d’une expérience commune de marginalisation. Longtemps minoritaires dans une France dominée par le catholicisme, même si son influence dans les milieux politiques du XXe siècle est indéniable, les deux groupes sont régulièrement visés par les courants nationalistes et cléricaux. Sous le régime de Vichy, protestants, francs-maçons et juifs subissent persécutions et exclusions.
L’idéologue monarchiste Charles Maurras désignait d’ailleurs les « quatre États confédérés » de ce qu’il appelait l’« anti-France » : les juifs, les protestants, les francs-maçons et les étrangers. Cette hostilité commune contribuera à renforcer certains liens de solidarité au cours des XXe et XXIe siècles.
Sources :
Réformes.net – Aux origines protestantes et écossaises de la franc-maçonnerie – lien
Bloc-notes de Jean-Laurent Turbet – “Protestantisme et Franc-Maçonnerie” – publié le 9 mars 2008 – lien
Grand Orient de France – Histoire et références maçonniques – lien
