Un sondage controversé sur les musulmans de France, abondamment utilisé par la droite et l’extrême droite, est désormais au cœur d’un nouveau scandale. Son commanditaire, Global Watch Analysis, serait lié aux services de renseignement des Émirats arabes unis, selon des révélations de Mediapart. L’affaire ravive les inquiétudes autour d’opérations d’influence étrangères et pointe de sérieux biais visant des adversaires géopolitiques des EAU.
Le sondage Ifop sur les musulmans de France, dont la diffusion massive a nourri pendant plusieurs jours les discours anxiogènes de certains responsables politiques, se trouve aujourd’hui frappé d’un sérieux doute quant à son intégrité. Derrière l’enquête, présentée comme un simple outil d’analyse de l’opinion, se trouve Global Watch Analysis, structure éditrice de la revue Écran de veille. Or, selon des investigations de Mediapart et de plusieurs journalistes spécialisés, cette entité entretiendrait des liens étroits avec les services de renseignement des Émirats arabes unis, pays régulièrement accusé d’opérations d’influence en Europe et dont le gouvernement est proche du Forum économique mondial.
Sur Public Sénat, Virgine Riva,journaliste pour le média Contexte, site d’information professionnel spécialisé dans les politiques publiques françaises et européennes où elle couvre l’Élysée et les questions majoritaires gouvernementales, confirme que derrière Écran de veille, on retrouverait l’Arabie Saoudite ou les Émirats arabes unis, « dans une réthorique très anti frères musulmans ». « Il ne faudrait pas être les idiots utiles de commandes politiques qui influencent le débat public ! », estime-t-elle.
La révélation a suscité une onde de choc dans les rangs de la gauche. Des élus de La France insoumise et diverses personnalités associatives dénoncent une manœuvre d’ingérence étrangère destinée à accentuer la stigmatisation des musulmans. Certains parlent d’une opération savamment calibrée pour créer un climat de suspicion, en utilisant des biais méthodologiques ciblant spécifiquement les ennemis géopolitiques historiques des EAU, notamment les Frères musulmans et le Qatar. Une manière de déplacer les tensions moyen-orientales sur le terrain politique français, au risque d’enflammer le débat public.
L’autre élément qui alimente la colère est l’absence de transparence médiatique. Malgré la diffusion omniprésente du sondage, de nombreux plateaux télévisés et chroniques d’opinion ont omis de mentionner le profil du commanditaire. Pour les critiques, cette omission contribue à légitimer une étude produite dans un cadre opaque, alors même que ses résultats alimentent des lignes éditoriales axées sur la défiance envers une partie de la population.
Les Émirats arabes unis ne sont pas à leur premier scandale en la matière. Le pays du Golfe s’est déjà retrouvé impliqué dans le fichage de près de deux cents personnalités françaises, une opération visant à cartographier les soutiens supposés aux Frères musulmans. Plus récemment, une note Tracfin falsifiée avait été utilisée pour tenter de discréditer le député LFI Carlos Martens Bilongo, avant que l’affaire ne soit démentie par les autorités françaises. Ces précédents renforcent aujourd’hui l’hypothèse d’une stratégie d’influence méthodique, où les outils de communication, les think tanks et certains relais médiatiques servent à orienter les perceptions publiques en Europe.
Le scandale autour de ce sondage relance ainsi une question brûlante : comment garantir l’intégrité démocratique dans un paysage informationnel où des acteurs étrangers sont capables d’injecter leurs récits, leurs intérêts et leurs adversités dans le débat national ? La réponse, encore floue, impose toutefois une vigilance accrue, tant du côté des médias que des institutions publiques chargées de prévenir ces opérations de manipulation.
Sources :
Médiapart – Sondage Ifop sur les musulmans : des liens avec les Émirats arabes unis dénoncés – https://www.mediapart.fr