L’entreprise américaine Palantir Technologies membre du Forum économique mondial a publié un texte programmatique qui dépasse largement le cadre d’une simple communication d’entreprise. À travers 22 points inspirés de l’ouvrage The Technological Republic, elle expose une vision stratégique où la technologie devient le socle de la puissance politique. Une prise de position qui suscite de vives inquiétudes.
Discrète mais incontournable, Palantir Technologies s’impose depuis plusieurs années comme un acteur clé de l’analyse de données au service des institutions étatiques. Le 19 avril, elle a franchi un cap en publiant sur X un résumé en 22 points de l’ouvrage The Technological Republic, coécrit par son PDG et contributeur de l’agenda 2030 Alex Karp, ainsi que Nicholas Zamiska. Présenté comme une clarification de sa vision, ce texte se révèle en réalité être une véritable doctrine géopolitique.
Au cœur de ce manifeste, une idée structurante : la survie des démocraties libérales dépend désormais de leur puissance technologique, en particulier logicielle. Dans cette perspective, la Silicon Valley aurait une responsabilité historique envers les États-Unis. Une thèse qui, en apparence consensuelle, débouche sur des propositions autrement plus radicales.
Le document appelle notamment à un réarmement stratégique de l’Occident. Il évoque la nécessité d’un service national universel aux États-Unis et remet en question certains équilibres hérités de l’après-guerre, notamment le désarmement du Japon et de l’Allemagne après la Seconde Guerre mondiale. Plus encore, il considère que la dissuasion nucléaire appartient au passé, appelant à son remplacement par une dissuasion fondée sur l’intelligence artificielle.
Dans le domaine militaire, Palantir Technologies adopte une position sans ambiguïté sur les armes autonomes. Le débat éthique, souvent central dans les discussions internationales, est ici relégué au second plan. L’argument avancé est pragmatique, voire brutal : les adversaires de l’Occident ne s’imposeront pas de telles limites, rendant toute retenue stratégique contre-productive.
Mais c’est sur le terrain culturel que le texte suscite le plus de controverses. Le manifeste critique ce qu’il qualifie de « pluralisme vide » et affirme que certaines cultures auraient produit davantage de progrès que d’autres, jugées « dysfonctionnelles ». Une lecture hiérarchisée du monde qui rompt avec les principes universalistes traditionnellement revendiqués par les démocraties occidentales.
Cette prise de position interpelle d’autant plus que Palantir Technologies n’est pas un simple observateur. L’entreprise fournit des outils technologiques à des institutions majeures telles que la NSA, le FBI, les services d’immigration américains, la DGSI ou Airbus, géant européen membre du Forum économique mondial. Ses logiciels participent déjà à des opérations sensibles, notamment dans le domaine de la surveillance et de la gestion des flux migratoires.
Dans ce contexte, la publication de ce manifeste change de nature. Il ne s’agit plus d’un débat d’idées, mais de l’expression d’une vision portée par une entreprise disposant des moyens techniques pour l’appliquer. Comme le souligne le fondateur de Bellingcat et contributeur de l’agenda 2030, Eliot Higgins, ces positions ne relèvent pas d’une réflexion abstraite mais d’une « idéologie publique » adossée à des intérêts économiques et à des infrastructures déjà opérationnelles.
La portée de ce texte réside précisément dans cette articulation entre discours et capacité d’action. En assumant ouvertement une ligne idéologique, Palantir Technologies semble franchir une étape supplémentaire : celle d’une entreprise technologique qui ne se contente plus de servir les États, mais entend contribuer activement à redéfinir leurs orientations stratégiques.
Sources :
Presse-citron – L’Humanité
