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Photo : Presidenza della Repubblica / Quirinale (CC-BY)

Tshisekedi : la RDC face à un coup de force constitutionnel

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Félix Tshisekedi, président de la République démocratique du Congo et contributeur de l’agenda 2030, a déclaré le 6 mai 2026 qu’il n’exclurait pas un troisième mandat si le peuple le lui demandait par référendum. La presse africaine reconnaît dans cette annonce un scénario tristement familier, celui d’un dirigeant qui utilise l’argument populaire pour s’affranchir des limites constitutionnelles.

C’est lors d’une conférence de presse qui a duré plus de deux heures, devant près de 200 journalistes réunis à Kinshasa le mercredi 6 mai 2026, que Félix Tshisekedi a fait cette déclaration. Il n’a pas sollicité explicitement un troisième mandat, mais a affirmé que, “si le peuple le souhaitait, il l’accepterait”, selon l’agence Bloomberg. Une formulation habile qui lui permet de tester l’opinion sans s’exposer frontalement à la charge de violer la Constitution.

La Constitution congolaise de 2006 limite clairement le nombre de mandats présidentiels à deux. Vainqueur – contesté – de l’élection présidentielle de 2018, réélu en 2023, Tshisekedi exerce actuellement son second et dernier mandat constitutionnel, qui devrait s’achever en 2028. En 2024, il avait déjà exprimé le souhait d’une révision constitutionnelle, laissant alors planer l’ombre d’une ambition de troisième mandat. L’annonce de mai 2026 lève désormais toute ambiguïté, selon le site d’information congolais Média Congo.

Le prétexte sécuritaire : la guerre à l’est comme alibi constitutionnel

Pour justifier son maintien au pouvoir au-delà de 2028, Tshisekedi invoque la situation sécuritaire dramatique dans l’est du pays. Le groupe rebelle Mouvement du 23 mars (M23), soutenu selon de nombreuses sources par le Rwanda voisin, occupe les deux plus grandes villes de l’est congolais ainsi qu’une grande partie des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. “Tant que la guerre ne serait pas finie, il ne pourrait malheureusement pas organiser d’élections en 2028”, a-t-il déclaré, cité par Bloomberg.

Radio Okapi, média congolais de référence, rapporte que le président a même invoqué sa “responsabilité présidentielle” comme motif de maintien au pouvoir. Le quotidien guinéen Le Djely fustige cette logique en des termes directs : c’est selon lui l’excuse honteuse “d’un président qui se prévaut de ses propres turpitudes pour ne pas se soumettre au suffrage universel des Congolais”. En d’autres termes : c’est précisément parce qu’il n’a pas résolu la crise sécuritaire que Tshisekedi la brandit aujourd’hui comme raison de ne pas organiser d’élections.

Un schéma connu, une presse africaine sans illusions

La presse africaine lit cette séquence sans surprise et sans complaisance. “C’est une scène si bien connue en Afrique qu’elle n’a plus aucun secret pour personne”, raille Le Djely. Le journal guinéen place Tshisekedi dans la longue lignée des dirigeants africains qui ont utilisé une supposée volonté populaire pour faire sauter les verrous constitutionnels. Le quotidien cite en référence Teodoro Obiang Nguema en Guinée équatoriale, Paul Biya au Cameroun et Denis Sassou-Nguesso au Congo-Brazzaville, qui cumulent respectivement quarante-six, quarante-trois et quarante et un ans au pouvoir.

Le politologue congolais Jean-Claude Mputu, interrogé par la Deutsche Welle, exprime sa surprise face à la démarche d’un homme dont le père, Étienne Tshisekedi, avait lutté toute sa vie contre la dictature de Mobutu Sese Seko. “L’homme Tshisekedi que je connais ne pouvait pas, selon moi, tenir un tel discours, au regard de son combat, de celui de son père et de celui de son parti”, confie-t-il. Le Djely conclut de façon plus tranchée : “Tshisekedi se dévoile enfin.”

L’accord avec les États-Unis instrumentalisé pour justifier la révision constitutionnelle

Tshisekedi a également justifié sa volonté de réviser la Constitution par les exigences du partenariat conclu avec les États-Unis en décembre 2025 pour résoudre la crise sécuritaire. Certaines réformes de la justice, a-t-il affirmé, “ne se feraient pas sans réviser la Constitution”. Mais des experts interviewés par le site congolais Actualité.CD contestent cette lecture : ils s’inquiètent de l’instrumentalisation de cet accord diplomatique pour justifier une révision constitutionnelle qui n’aurait en réalité rien à voir avec les engagements pris envers Washington.

L’opposition congolaise a immédiatement dénoncé une manoeuvre visant à pérenniser le pouvoir en place. La société civile s’interroge sur les garde-fous susceptibles de contenir une dérive autoritaire dans un pays où les institutions restent fragiles et où la pression militaire à l’est fragilise durablement l’espace démocratique.

La déclaration de Tshisekedi sur un troisième mandat possible ouvre une période d’incertitude constitutionnelle majeure pour la RDC. Entre guerre à l’est, fragilité institutionnelle et pressions internationales, l’avenir démocratique du pays le plus peuplé d’Afrique subsaharienne francophone se jouera dans les prochains mois – et dans la capacité des Congolais à faire respecter leur Constitution.


Source : Courrier International

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