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Photo : @X-Pression Média

“L’invention de l’animal” : quand le Moyen Âge bouscule notre vision du vivant

La Librairie L’œil cacodylate n’avait plus une place libre ce mardi 28 juillet. À l’occasion de la sortie de “L’invention de l’animal”, Pierre-Olivier Dittmar, Maître de conférences à l’EHESS a livré une intervention dense, érudite et parfois déroutante, à l’image de son travail.

Devant un public venu nombreux, l’historien originaire de Lyon a commencé par rappeler les fondements de sa démarche. Son livre de belle qualité s’inscrit dans plusieurs traditions intellectuelles, notamment une manière particulière d’observer les images médiévales. Pas seulement les plus célèbres, mais aussi les plus modestes, les marginalia, les dessins discrets nichés dans les manuscrits.

Pour Pierre-Olivier Dittmar, ces images constituent de véritables “trésors de pensée”. Elles donnent accès à l’imaginaire de sociétés qui n’ont pas toujours laissé de traces écrites structurées. Regarder ces images, même les plus insignifiantes en apparence, permet de comprendre une intériorité, une manière de penser le monde autrement.

Quand les animaux ont une histoire

L’un des moments marquants de la soirée a été l’évocation d’un exemple venu de l’éthologie : une macaque ayant appris à laver des patates, puis à transmettre ce comportement aux autres. À travers cette anecdote, Dittmar a souligné un basculement majeur dans notre manière de penser le vivant.

L’histoire ne serait pas seulement humaine. Les animaux aussi développent des cultures, des transmissions, des apprentissages. Une idée qui remet en cause la frontière classique entre nature et culture, longtemps considérée comme évidente.

Le Moyen Âge, un monde traversé par les animaux

Revenant au cœur de son sujet, l’auteur a insisté sur un fait souvent oublié : toute la culture médiévale repose matériellement sur l’animal. Les manuscrits eux-mêmes sont écrits sur du parchemin, c’est-à-dire sur de la peau.

Ce rapport est à la fois concret et sensible. Toucher une page, c’est toucher une peau. Certaines étaient même réparées ou brodées, signe d’un lien complexe entre exploitation et attention. Les bibliothécaires s’entouraient de chats pour luter contre les rongeurs, énemis des manuscrits.

Dans les images, les animaux occupent une place omniprésente. Parfois discrets, parfois centraux, ils participent à une vision du monde où les frontières entre humain et animal sont floues, mobiles, symboliques. Le livre s’attache d’ailleurs a décrire comment l’animal en tant que catégorie, tel que nous le connaissons aujourd’hui, n’existait pas, avant que l’apparition de ce concept ne crée pas seulement une fracture entre les humains et le reste du monde, mais donnant également naissance à une « part animale » au sein de chaque humain.

L’humour médiéval, entre satire et inquiétude

Dittmar a également évoqué les “drôleries”, ces images marginales souvent surprenantes, parfois grotesques. On y voit par exemple des lapins jouant de la musique ou dominant des humains.

Ces scènes, loin d’être anodines, véhiculent des discours sociaux et moraux. Elles parlent de sexualité, de pouvoir, de peur ou de désordre. L’humour y est toujours ambivalent, mêlant rire et inquiétude.

Une réflexion profondément contemporaine

Au-delà de l’histoire, la conférence a pris une dimension actuelle. Dittmar a mis en garde contre toute vision idéalisée du Moyen Âge, souvent mobilisée dans certains discours politiques contemporain allant de l’extrême droite à l’extrême gauche.

Il a rappelé que cette période était aussi marquée par une exploitation intense des ressources naturelles. Loin d’un âge d’or écologique, le monde médiéval était déjà engagé dans une logique d’usage intensif du vivant. En Europe, les fôrets des XII et XIIIe siècles n’étaient pas plus étendues qu’aujourd’hui.

Une vision du monde structurée par l’animal

Dans son intervention, l’auteur a même fait allusion à Auguste Comte alors que la librairie L’œil cacodylate se situe dans une rue éponyme. Il a rappelé que l’inventeur du positivisme opposait animaux sauvages qu’il fallait, selon lui, exterminer ; domestique qu’il fallait renommer “laboratoires nutritifs”et nom plus animaux, alors que ce terme vient du latin “anima” qui signifie âme ; animaux de compagnie qu’il fallait nourrir de viande, humaniser.

Pierre-Olivier Dittmar constate que les voeux d’Auguste Comte semblent exaucés aujourd’hui, mais il invite à repenser un monde dans lequel l’homme avec un grand H, ferait la paix avec la nature.

Plutôt que de céder à une vision catastrophiste, l’auteur invite à imaginer d’autres futurs. Penser des mondes désirables, repenser notre rapport au vivant, éviter les projections simplistes du passé : autant de pistes esquissées devant un public attentif.

La soirée s’est prolongée par une séance de dédicace, dans une ambiance dense et enthousiaste. Une rencontre qui confirme, s’il en était besoin, l’intérêt croissant pour les questions liant histoire, anthropologie et crise contemporaine du vivant.

L’Invention de l’animal, Essai d’Anthropologie historique. Pierre-Olivier Dittmar. Gallimard.

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