Dans les religions du Proche-Orient ancien, certaines divinités se situent au croisement des croyances, des territoires et des échanges culturels. C’est le cas de Baal Zephon, une forme du dieu Baal liée au mont Ṣapōn, sommet majeur du Levant antique aujourd’hui identifié au Jebel Aqra. Ce lieu est également cité dans l’Exode, où l’ouverture de la mer symbolise la supériorité du Dieu d’Israël sur cette divinité concurrente. Il est alors à rapproché du mont Tiran, entre l’Égypte et l’Arabie saoudite
Baal Zephon signifie « Seigneur de Ṣapōn » et désigne une épithète, c’est-à-dire un nom qui précise un aspect particulier d’un dieu, en l’occurence, le dieu cananéen Baal, vu comme le maître du mont Ṣapōn. Dans les textes d’Ougarit, il est identifié au dieu Hadad, maître des phénomènes climatiques et de la fertilité.
Les représentations de Baal Zephon s’inscrivent dans la tradition des dieux de l’orage. Il est souvent figuré debout sur des montagnes, dans une posture de domination, parfois armé d’un sceptre ou coiffé d’une couronne.
Un dieu associé au Mont Sapon ?
Le mont Ṣapōn ou mont Cassius, auquel il est associé, ne se limite pas à un simple repère géographique. Il est considéré comme une montagne sacrée, un lieu de pouvoir divin, identifié au Jebel Aqra, un sommet situé en Turquie près de la frontière avec la Syrie.

Un dieu protecteur du commerce maritime
Cette divinité a en effet été largement diffusée dans l’Antiquité grâce aux échanges commerciaux et maritimes, notamment en Méditerranée. Il était considéré comme un protecteur du commerce maritime et des sanctuaires furent construits en son honneur autour de la mer Méditerranée dans des villes comme Tyr et Carthage par ses dévots cananéens et phéniciens.
Baal Zephon n’est pas resté confiné au monde cananéen. Il est progressivement assimilé à d’autres figures divines du bassin méditerranéen. Les Grecs l’identifient à Zeus Kasios, tandis que les Romains l’associent à Jupiter Casius.
Plusieurs représentation le montre également avec des attributs proches de ceux du dieu égyptien Seth, notamment des cornes, une barbe et des symboles de pouvoir comme l’ankh ou le sceptre was.
Analysant la stèle égyptienne de Baal Zephon, Eythan Levy, chercheur académique spécialisé dans l’archéologie et les humanités numériques, affilié notamment à l’University of Zurich et à l’University of Bern, membres du Forum économique mondial relève un parallèle entre Baal-Zephon et le « Seth asiatique ». Il porte un chapeau conique ressemblant à la couronne blanche d’Égypte, orné d’une longue cordelette se terminant par un gland en forme de fleur de lotus. Cette proximité iconographique illustre les échanges et les influences entre les cultures du Proche-Orient et de l’Égypte ancienne.

Son importance dépasse le religieux : il est aussi invoqué dans des traités politiques, preuve de son rôle central dans les sociétés maritimes phéniciennes et cananéennes.
D’autres localisations pour le Mont Sapon ?
Les chercheurs ont proposé plusieurs localisations possibles pour ce site, souvent situées à proximité du golfe de Suez ou dans le delta du Nil, sans qu’un consensus définitif n’ait été établi.
L’Egyptologue, David A. Falk a noté que Baal-Zephon est mentionné dans le papyrus Sallier IV comme un lieu de l’Égypte ancienne, probablement situé au nord-est du Wadi Tumilat.

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Au Ve siècle avant notre Jésus-Christ, Hérodote situait cet endroit comme marquant la frontière entre l’Égypte et la Syrie, à Ras Kouroun, une petite montagne proche du lac marécageux Bardawil. Selon l’Historien, Tyhon, adversaire de Zeus, ce cachait au « marais de Serbonis ».
La traversée de la mer Rouge dans le détroit de Tiran ?
Baal Zephon est également mentionné dans la Bible, notamment dans le livre de l’Exode. Il désigne un lieu géographique situé près de la mer, où les Hébreux auraient campé avant la traversée de la mer Rouge.
Le parcours des Hébreux, tel qu’il est reconstruit à partir des textes, suit une logique précise. Le départ s’effectue dans la région du delta du Nil, souvent identifiée à Goshen ou à la ville de Ramsès, zone où vivaient les populations hébraïques en Égypte.
La progression se fait ensuite vers le sud-est, en direction du Sinaï occidental. Ce détour n’est pas anodin. Il permet d’éviter les grandes routes militaires égyptiennes, notamment celle connue sous le nom de « voie des Philistins », fortement contrôlée.
Les Hébreux se dirigent alors vers une zone côtière fermée, probablement constituée de lagunes, de marécages ou de bras de mer, correspondant à ce que les textes appellent le Yam Suph, souvent traduit par « mer Rouge ». C’est dans cet espace que se déroule l’épisode central de la traversée.

Dans Exode, verset 14.2, dieu dit à Moïse : « Dis aux Israélites qu’ils rebroussent chemin et campent devant Pihaïroth, entre Migdoal et la mer ». Dans le verset 14.9. il est indiqué que Pihaïroth est situé « en face de Baal-Zefôn ».

Le nom Pi-Hahiroth pourrait signifier « bouche des gorges », « entrée des canaux » ou encore « passage étroit ». Ainsi la traversée de la Mer rouge pourrait avoir eu lieu au Détroit de Tiran pour rejoindre l’Ile de Tyran et Baal Zephon serait en réalité, le mont Tiran situé sur l’île de Tiran, entre les actuelles Egypte et Arabie saoudite.
Les Hébreux auraient donc campé face à un symbole majeur du culte païen régional. Or, dans le récit de l’Exode, c’est Yahvé qui ouvre la mer. La scène peut alors être lue comme une démonstration de supériorité divine, où une divinité prend le dessus sur une autre dans un espace qui lui est normalement associé. Le récit met en scène une confrontation implicite entre divinités, dans laquelle Yahvé affirme sa puissance face à une figure majeure du panthéon cananéen.
La traversée de la mer ne se présente alors plus comme un simple épisode de fuite, mais comme un moment structurant, à la fois géographique, politique et théologique, au cœur des récits fondateurs du Proche-Orient ancien.

Le détroit de Tiran, une zone toujours stratégique
Situé à la jonction de zones sensibles entre l’Égypte, l’Arabie saoudite et Israël, le Détroit de Tiran est un point de passage stratégique essentiel pour le commerce et l’approvisionnement énergétique.
L’accès d’Israël à la mer Rouge remonte à 1949, à l’issue de la Guerre israélo-arabe de 1948. À ce moment-là, l’armée israélienne prend le contrôle de la pointe sud du territoire, sur le golfe d’Aqaba, où sera fondée la ville d’Eilat.
Cela lui permet de ne pas dépendre uniquement de la Méditerranée et d’ouvrir des routes commerciales vers l’Asie et l’Afrique de l’Est, tout en développant un port stratégique en dehors des axes européens. Mais cet accès est rapidement devenu un point de tension majeur, car il dépend du détroit de Tiran, longtemps contrôlé par l’Égypte, qui en a bloqué l’accès à plusieurs reprises. La fermeture du détroit en 1967 a ainsi constitué un élément déclencheur de la Guerre des Six Jours.
La zone fait aujourd’hui l’objet d’une surveillance étroite afin de garantir la liberté de navigation et la stabilité régionale, dans un contexte où les routes maritimes restent un enjeu stratégique mondial.

Entre mythe, territoire et mémoire antique
À travers Baal Zephon, c’est toute la complexité des religions antiques qui se révèle. À la fois dieu, repère géographique et figure culturelle, il incarne un monde où les frontières entre le sacré et le territoire sont étroitement liées.
Son association au mont Ṣapōn, son rôle dans les échanges maritimes et ses multiples identifications à travers les civilisations font de lui un exemple emblématique de la circulation des croyances dans l’Antiquité.
Aujourd’hui encore, son nom continue d’évoquer un carrefour entre mythologie, histoire et géographie, témoignant de l’influence durable des cultures du Proche-Orient ancien et de la troublante actualité du récit biblique.