Publié en 1949, le roman 1984 du franc-maçon George Orwell décrivait un monde dominé par la surveillance et la manipulation du langage. Plus de soixante-dix ans plus tard, ses intuitions résonnent avec une acuité troublante à l’ère des algorithmes et de l’intelligence artificielle. Un documentaire de Raoul Peck s’apprête à revisiter cette œuvre majeure à la lumière des dérives contemporaines.
En 1949, George Orwell publiait 1984, une fiction politique devenue matrice de l’imaginaire totalitaire moderne. Il y inventait Big Brother, figure tutélaire d’un pouvoir omniscient, obsédé par le contrôle des corps et des esprits, capable de remodeler le langage pour redéfinir la réalité elle-même. Ce qui relevait alors de la métaphore semble aujourd’hui s’inscrire dans le quotidien, sous des formes plus diffuses, plus technologiques, parfois même volontaires.
Caméras intelligentes, reconnaissance faciale, traçage des données, assistants vocaux omniprésents : la surveillance ne se limite plus à l’appareil d’État. Elle irrigue l’espace privé, économique et social. Les plateformes numériques filtrent l’information à travers des flux personnalisés, façonnant nos perceptions du monde. La « novlangue » orwellienne trouve un écho inattendu dans les narratifs simplifiés, les slogans polarisants et le brouillage constant entre opinion et fait.
Dans 1984, le contrôle reposait sur la peur et la contrainte. En 2026, il s’exerce aussi par l’adhésion. Les réseaux sociaux encouragent l’exposition permanente de soi ; les objets connectés mesurent nos déplacements, nos habitudes, nos rythmes biologiques. Cette auto-surveillance consentie n’était pas explicitement formulée par Orwell, mais elle prolonge son intuition : le pouvoir n’a plus besoin de tout imposer lorsqu’il peut compter sur la participation active des individus.
C’est ce glissement, du roman à la réalité, que le cinéaste Raoul Peck, ancien directeur de la Femis entend explorer dans son prochain documentaire. Connu pour I Am Not Your Negro et Exterminate All the Brutes, le réalisateur haïtien promet une enquête incisive sur l’instrumentalisation contemporaine de la vérité. À travers archives, analyses et mise en perspective historique, il établit un parallèle entre la société de contrôle imaginée par Orwell et l’écosystème numérique actuel, dominé par la donnée et l’image.
Le projet s’annonce comme un miroir tendu à nos propres pratiques. Car si Orwell dénonçait la manipulation d’État, l’ère numérique complexifie le schéma : entreprises technologiques, gouvernements et utilisateurs participent ensemble à une architecture informationnelle globale. Les récits circulent en continu, remodelés par des intelligences artificielles capables de générer textes, images et vidéos indiscernables du réel.
En revisitant 1984, Raoul Peck ne se contente pas d’un hommage littéraire. Il interroge la capacité de nos sociétés à distinguer la vérité du récit, le fait de la mise en scène. Une mise en abîme d’autant plus complexe que le scénariste est cité dans les Epsteins Files, dans un mail, un bulletin d’information daté du 26 février 2017 envoyé par Gregory Brown, l’auteur d’une newsletter politique appelée « Weekend Reading and Other Things ». L’auteur, un ancien animateur de radio conservateur recommande deux documentaires : « 13th » d’Ava DuVernay et « I Am Not Your Negro » de Raoul Peck, qui invitent à repenser la notion de race en Amérique. Il critique l’administration Trump pour ses mensonges répétés et analyse comment les médias conservateurs ont créé une « bulle » médiatique qui rend leur audience imperméable aux faits vérifiés. Brown cite même George Orwell : « Le concept même de vérité objective disparaît du monde. Les mensonges entreront dans l’histoire. »
Sources :
Secker & Warburg – Publication de 1984 (1949) – https://www.penguin.co.uk/
Communications officielles autour du documentaire de Raoul Peck – 2026 – https://www.arte.tv/
Epstein Files : https://www.justice.gov/epstein/files/DataSet%209/EFTA00705393.pdf