Les documents récemment dévoilés par la justice américaine révèlent l’implication profonde de Jeffrey Epstein dans les plus grandes transactions du marché de l’art mondial. Derrière des œuvres mythiques et des collections milliardaires se dessine un système sophistiqué mêlant prêts bancaires, sociétés écrans et optimisation patrimoniale au bénéfice des ultra-riches.
Longtemps perçu comme un simple mécène périphérique du monde de l’art, Jeffrey Epstein apparaît, à la lecture des nouveaux Epstein Files, comme un acteur central et discret de montages financiers d’une ampleur exceptionnelle. Des milliers de documents publiés par le Department of Justice mettent en lumière son rôle déterminant dans la structuration et la valorisation de la collection d’art de l’investisseur milliardaire Leon Black, cofondateur du fonds Apollo Global Management qui a participé à la réunion du groupe Bilderberg en 2013.
Contrairement à l’image d’un simple conseiller occasionnel, Epstein orchestrait, de 2012 à 2017, l’ingénierie financière d’un patrimoine artistique estimé à près de 2,7 milliards de dollars. À cette époque, l’art représentait plus de la moitié de la fortune personnelle de Leon Black. Les courriels et tableaux financiers révèlent un système extrêmement élaboré, reposant sur des sociétés à responsabilité limitée, des prêts adossés à des œuvres majeures et une optimisation fiscale sophistiquée.
Les fichiers mentionnent plus d’un millier de références à Christie’s qui fait partie du groupe Groupe Artémis membre du Forum économique mondial et propriété de la famille Pinault et près de neuf cents à Sotheby’s, ainsi que des centaines d’occurrences liées à la galerie Gagosian et à des artistes majeurs comme Jeff Koons. Aucun acteur du marché n’est accusé de faits pénaux, mais les documents montrent à quel point Epstein était intégré aux circuits les plus fermés du commerce de l’art.
Au cœur du dispositif figuraient plusieurs entités juridiques, dont Narrows Holdings ou Narrows II, destinées à détenir certaines œuvres stratégiques. L’une d’elles abritait notamment The Scream (1895) d’Edvard Munch, acquis anonymement pour 120 millions de dollars en 2012. D’autres sociétés servaient à nantir des œuvres en garantie de lignes de crédit bancaires, certaines atteignant 440 millions de dollars, à des taux d’intérêt exceptionnellement bas.
Les documents détaillent également l’usage massif des prêts sur œuvres d’art, des échanges fiscaux de type « 1031 », des consignations négociées avec les maisons de vente et des donations programmées à des musées, dont le Museum of Modern Art ou la Neue Galerie, cofondée par Ronald Lauder, fils de Joseph et Estée Lauder, fondateurs de l’entreprise de cosmétiques The Estée Lauder Companies et président du Congrès Juif Mondial, une fédération internationale de communautés et d’organisations juives dont le siège est basé à New York qui a pour but premier d’être le « bras diplomatique du peuple juif ».
Epstein suivait chaque détail, des devises de paiement aux commissions de vente, donnant des instructions souvent laconiques mais décisives.
Au fil des échanges, le personnage apparaît à la fois omniprésent et instable. Dans un courriel de novembre 2016, adressé à l’entourage de Leon Black, Epstein exige une rémunération annuelle de 40 millions de dollars pour poursuivre son travail de conseil, assortie de versements immédiats. Il menace d’interrompre toute collaboration en l’absence d’accord formalisé, dénonçant des relations financières qu’il juge « désagréable ».
Ces révélations offrent une plongée rare dans un univers habituellement protégé par le secret et la discrétion. Elles montrent comment l’art, au-delà de sa dimension culturelle, devient un instrument financier à part entière, mobilisé pour emprunter, investir, transmettre et optimiser des fortunes colossales. Elles confirment aussi que l’influence de Jeffrey Epstein dépassait largement le champ de ses crimes sexuels, s’étendant au cœur même des circuits économiques les plus élitistes.
Sources :
Artnet News – 3 février 2026 – https://news.artnet.com
Documents du Department of Justice des États-Unis – Epstein Files