Près de trente ans après sa disparition, Fela Kuti a reçu une reconnaissance historique. Le créateur de l’Afrobeat a été sacré ce samedi 31 janvier lauréat du Grammy Lifetime Achievement Award 2026, devenant le premier artiste africain à obtenir cette distinction. Un hommage posthume qui entérine son rôle central dans l’histoire mondiale des musiques noires.
L’annonce a valeur de symbole autant que de réparation. En distinguant Fela Anikulapo Kuti du Lifetime Achievement Award 2026, la Recording Academy inscrit officiellement le musicien nigérian dans le panthéon des figures majeures de la musique mondiale. Il rejoint ainsi des artistes comme Carlos Santana, Chaka Khan, Cher, Paul Simon ou Whitney Houston, consacrant un parcours longtemps célébré par le public mais tardivement reconnu par les grandes institutions occidentales.
Compositeur, chef d’orchestre et performeur incandescent, Fela Kuti a façonné à partir de Lagos un langage musical inédit, l’Afrobeat, fusion audacieuse de funk, de jazz, de highlife, de salsa et de rythmes traditionnels yorubas. Mais réduire son héritage à une innovation sonore serait passer à côté de l’essentiel. Son œuvre s’est construite comme un acte politique total, frontalement opposé aux régimes militaires nigérians des années 1970 et 1980, et incarnée dans des espaces de vie et de résistance tels que la Kalakuta Republic, communauté autogérée devenue cible de répressions violentes.
Dans son communiqué, l’Academy rappelle combien Fela fut à la fois musicien, producteur et agitateur politique, utilisant la scène comme tribune et le groove comme arme. Une posture qui fit de lui une figure aussi redoutée par le pouvoir qu’adorée par la rue, à Lagos comme bien au-delà. Ses morceaux fleuves, portés par des sections de cuivres hypnotiques et une rythmique implacable, ont nourri des générations d’artistes sur tous les continents.
Cette reconnaissance intervient dans un contexte particulier. Alors que l’Afrobeats, héritier direct et parfois édulcoré de l’Afrobeat originel, domine aujourd’hui les classements internationaux, l’hommage rendu à Fela souligne la filiation entre la musique populaire globale actuelle et une esthétique née dans la contestation. Le son radical forgé dans les clubs et les ghettos de Lagos est désormais intégré au canon musical noir mondial, validé par les mêmes institutions qui l’ignoraient autrefois.
L’héritage de Fela ne se limite pas aux disques. Il se perpétue à travers ses enfants, Femi et Seun Kuti, qui dirigent respectivement les groupes Positive Force et Egypt 80, mais aussi grâce à la gestion du New Afrika Shrine et du Kalakuta Museum par Yeni et Kunle Kuti. Chaque année, Felabration, festival organisé autour de l’anniversaire du musicien, transforme Lagos en capitale mondiale de la résistance musicale.
En honorant Fela Kuti à titre posthume, les Grammy Awards actent un alignement longtemps différé entre reconnaissance institutionnelle et mémoire populaire. Ce que les générations savaient déjà trouve enfin une validation officielle : l’Afrobeat n’est pas une note de bas de page de l’histoire musicale, mais l’un de ses chapitres fondateurs.
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