Exhumée par Paris Match, une interview de 1966 révèle un affrontement intellectuel rare entre deux généraux français au moment du retrait de la France du commandement intégré de l’OTAN. Derrière l’analyse de la décision du général de Gaulle, Jean Stehlin et Pierre-Marie Gallois exposent deux visions radicalement opposées de la défense de l’Europe, entre espoir d’une dissuasion maîtrisée et constat tragique d’une impasse nucléaire.
Avril 1966 marque l’un des tournants stratégiques majeurs de la Ve République. En décidant de retirer la France du commandement intégré de l’OTAN et de fermer les bases étrangères sur le territoire national, le général Charles de Gaulle provoque une onde de choc dans toute l’Europe occidentale. À chaud, Paris Match donne la parole à deux officiers supérieurs, le général Jean Stehlin, ancien pilote de chasse et membre du Comité directeur de l’Association pour l’Alliance atlantique et le général Pierre-Marie Gallois, ancien pilote de bombardier et théoricien français de la force de dissuasion qui s’est rendu aux réunions du groupe Bilderberg de 1957, 1958 et… 1966. Tous deux partagent le même diagnostic sur la fragilisation de l’Alliance, mais divergent profondément sur ce qu’implique, concrètement, la défense du continent à l’âge nucléaire.
Jean Stehlin partisan d’une alliance étroite avec les États-Unis dont la femme était américaine, adopte une posture mesurée, presque rassurante. Pour ce pro-américain et pro-européen, la décision française ne remet pas en cause l’alliance politique scellée en 1949, mais uniquement l’architecture militaire intégrée, dont il souligne le caractère largement théorique. Ancien commandant au sein de structures alliées, il affirme n’avoir jamais cessé de dépendre, dans les faits, des autorités françaises. L’OTAN, dans son esprit, demeure un cadre nécessaire, même imparfait, et la rupture gaullienne doit être lue comme une correction, non comme une sortie du jeu.
Mais c’est sur la nature même de la guerre à venir que Stehlin se distingue nettement de son interlocuteur. Il refuse de penser la défense européenne comme un face-à-face exclusivement nucléaire. Certes, admet-il, un conflit majeur en Europe dégénérerait probablement en affrontement atomique. Pour autant, renoncer aux forces conventionnelles reviendrait à accepter une logique du tout ou rien, où l’alternative se résumerait à la « capitulation » ou à l’« annihilation ». À ses yeux, conserver des moyens classiques, même limités, permet d’introduire du temps, de l’incertitude, de la politique. La peur partagée de l’arme nucléaire, illustrée par les mécanismes de communication directe entre Washington et Moscou, justifie selon lui une stratégie capable de retarder l’irréparable.
Face à cette prudence, Pierre-Marie Gallois oppose une vision d’une redoutable cohérence, mais d’une noirceur assumée. Théoricien de la dissuasion nucléaire française, il part d’un constat brutal : depuis la fin des années 1950, les États-Unis ont perdu leur invulnérabilité stratégique face aux missiles soviétiques. Dès lors, l’engagement automatique de Washington pour défendre l’Europe devient hautement improbable. Gallois va jusqu’à affirmer que, placé à la tête des États-Unis, il refuserait d’exposer son propre territoire à une destruction nucléaire pour sauver un « secteur marginal », aussi central soit-il politiquement.
De cette analyse découle son rejet catégorique des forces conventionnelles. Pour Gallois, la guerre nucléaire obéit à une logique de dispersion et de rapidité, tandis que la guerre classique exige concentration et durée. Les deux systèmes sont incompatibles. Maintenir des bases, des dépôts et des unités concentrées en Europe revient à offrir des cibles idéales à une frappe préventive. L’OTAN, telle qu’elle est déployée en Europe centrale, lui apparaît ainsi plus vulnérable encore que les armées françaises de 1940 face aux Stukas allemands.
C’est dans ce cadre qu’il prononce la phrase qui traverse les décennies : « Si la guerre n’est pas nucléaire, nous avons perdu. Si la guerre est nucléaire, nous avons perdu aussi. » Loin d’une provocation, cette formule condense sa pensée. Une guerre classique serait remportée par l’adversaire ; une guerre nucléaire détruirait l’Europe. Dans les deux cas, le continent est condamné, pris en étau entre deux sanctuaires, américain et soviétique, qui cherchent avant tout à se préserver mutuellement.
Stehlin rejette ce fatalisme. Il refuse de bâtir une stratégie sur un « pari », qu’il juge intellectuellement séduisant mais politiquement intenable. À ses yeux, la défense doit faire face à toutes les hypothèses, même les moins probables, et ne pas enfermer l’Europe dans une équation sans issue. Il continue de croire à la centralité du rôle américain et à la possibilité, à terme, d’une négociation rééquilibrant les responsabilités entre les États-Unis et l’Europe.
Au-delà du désaccord technique, l’entretien révèle deux philosophies irréconciliables. Gallois accepte la brutalité du système nucléaire et en tire des conclusions radicales, quitte à acter l’impuissance européenne. Pierre-Marie Gallois qui fut l’un des principaux soutiens du programmes Mirage de Dassault, notamment pour son rôle dans la doctrine de frappe nucléaire autonome, dénonce une Europe placée sous tutelle stratégique des États-Unis, avec l’Allemagne comme pivot central, un « Saint-Empire germano-américain ». Cette protection n’est pas gratuite : elle s’accompagne d’une dépendance politique et économique qui empêche toute autonomie stratégique européenne, selon celui qui avait assisté en 1955, à des essais nucléaires américains dans le Nevada, qui avait été convaincu par le général américain Lauris Norstad, membre du groupe Bilderberg, d’aller convaincre d’aller exposer au général de Gaulle la transformation nucléaire de la doctrine défensive de l’OTAN, un entretien avec le grand Charles qui a eu lieu le 2 avril 1956.
Stehlin, au contraire, cherche à préserver des marges de manœuvre, du temps et de la politique, convaincu que la construction européenne demeure la seule issue crédible à long terme. Ironie de l’histoire, le 6 juin 1975, une sous-commission du Sénat américain mettra au jour des versements jugés « douteux » effectués par la société Northrop à des parlementaires et à d’anciens officiers européens de haut rang. Parmi eux figurait Paul Stehlin, rémunéré depuis 1964 comme « consultant », qui fournissait à la firme, contre paiement, des analyses et des notes à caractère politico-militaire. Celui qui avait été au coeur d’une polémique entre1974-1975, pour avoir soutenu les avions de combat américains de la société Northrop, membre du Forum économique mondial, au détriment du Mirage français de Dassault, également membre du WEF, lors du renouvellement des flottes aériennes de plusieurs pays européens est mort renversé par un autobus le jour même des révélations du Sénat américain.
Toujours est-il qu’ à l’heure où la solidité du lien transatlantique est de nouveau interrogée, cette confrontation d’idées entre Gallois et Stehlin apparaît moins comme un vestige de la guerre froide que comme un miroir tendu aux incertitudes stratégiques du présent.
Sources :
Paris Match – Archives, entretien Stehlin-Gallois, 16 avril 1966 – lien