Depuis plus de trente ans, le « Cartel de los Soles » occupe une place singulière dans le débat géopolitique autour du Venezuela. Tour à tour présenté comme un cartel structuré, un réseau diffus de corruption militaire ou une construction politique instrumentalisée par Washington, ce concept cristallise les tensions entre lutte antidrogue, renseignement et stratégies de changement de régime. Retour documenté sur une affaire où s’entremêlent faits avérés, opérations clandestines et récits concurrents.
Le terme « Cartel de los Soles » apparaît au début des années 1990 dans la presse vénézuélienne pour désigner des officiers supérieurs soupçonnés d’être impliqués dans le trafic de cocaïne. L’expression fait référence aux soleils ornant les épaulettes des généraux, devenus le symbole d’un pouvoir militaire accusé de compromission avec le narcotrafic. En 1993, l’inculpation de deux généraux de la Garde nationale marque la première reconnaissance publique de ce phénomène, bien avant l’arrivée au pouvoir de Hugo Chávez.
Sous la présidence de Chávez, puis de son successeur Nicolás Maduro, l’armée vénézuélienne prend une place croissante dans l’appareil d’État et dans l’économie. Cette militarisation du pouvoir, conjuguée à l’intensification de la guerre antidrogue en Colombie, transforme le Venezuela en corridor stratégique pour la cocaïne. La rupture de la coopération avec la Drug Enforcement Administration en 2005, accusée par Caracas d’espionnage, accentue cette dynamique. Ports, aéroports et unités de sécurité sont alors décrits par de nombreuses enquêtes comme des maillons essentiels d’un trafic majoritairement destiné à l’Europe et à l’Amérique du Nord.
Premiers contacts entre narco-généraux et agences américaines
Ironie de l’histoire, l’une des premières collaborations connues entre des militaires vénézuéliens impliqués dans le trafic et des agences américaines remonte à la fin des années 1980, bien avant l’ère Chávez. À cette époque, la CIA menait au Venezuela une opération secrète de « guerre antidrogue » qui a tourné au scandale. En 1990, un cargo contenant près d’une tonne de cocaïne en provenance de Caracas est saisi à l’aéroport de Miami. L’enquête de la DEA révèle vite que cette cargaison était supervisée par le général Ramón Guillén Dávila, chef de l’unité antidrogue de la Garde nationale vénézuélienne et partenaire de longue date de la CIA dans la lutte contre le narcotrafic. Plus surprenant encore, la DEA découvre que plusieurs tonnes de cocaïne avaient déjà été acheminées vers les États-Unis via le Venezuela sous la houlette du général Guillén, dans le cadre d’un programme secret piloté par la CIA. Selon les témoignages recueillis, des agents de la CIA avaient proposé à la DEA de laisser passer d’importantes quantités de drogue afin d’infiltrer les cartels colombiens et de gagner la confiance de leurs barons. La DEA de Caracas refusa de cautionner une telle opération, mais le général vénézuélien, lui, poursuivit les envois avec l’appui logistique de la CIA. Pendant des mois, de la cocaïne colombienne fut stockée sur une base anti-drogue financée par la CIA près de Caracas, puis expédiée vers les États-Unis sous couvert d’opérations d’infiltration. L’initiative prit fin lorsque les douanes américaines mirent la main sur près de 1 000 kg à Miami fin 1990, exposant la supercherie. Convoqué par la justice à Miami, le général Guillén Dávila avoua avoir monté un réseau de trafic au nom de la lutte antidrogue tout en en tirant profit personnel, à la manière du dictateur panaméen Manuel Noriega quelques années auparavant. La CIA, embarrassée, reconnut officiellement des « erreurs de jugement » et un encadrement défaillant de ses agents dans cette affaire, prétendant n’avoir « aucunement eu l’intention » de faire passer de la drogue. Des responsables de la DEA sont restés sceptiques : d’après eux, la CIA savait pertinemment que des officiers vénézuéliens détournaient l’opération à des fins lucratives, mais n’aurait « rien fait pour l’empêcher ». Cet épisode, révélé en 1993 est aujourd’hui considéré comme l’acte fondateur du « Cartel de los Soles » non parce qu’il s’agissait d’un cartel organisé, mais parce qu’il a montré comment des gradés décorés de soleils pouvaient se muer en narcotrafiquants sous couvert d’une opération secrète américano-vénézuélienne.
Défections, zones grises et soupçons de collusion : quand la lutte antidrogue devient un instrument d’influence
Les liens troubles entre agents américains et narcotrafiquants vénézuéliens ne se sont pas arrêtés là. En 2005, le président Hugo Chávez expulse abruptement la DEA du Venezuela, l’accusant d’utiliser la lutte antidrogue comme paravent pour l’espionnage politique. Cette méfiance de Caracas à l’égard des agences américaines alimente l’idée que Washington aurait pu, dans le passé, « pactiser avec le diable » en s’acoquinant avec des militaires véreux. De fait, certaines déclarations ultérieures laissent penser que des contacts clandestins ont perduré. Par exemple, en 2014, un ex-garde du corps de Diosdado Cabello, Leamsy Salazar, fait défection et s’envole vers les États-Unis sous protection de la DEA, emportant avec lui des informations explosives. Salazar affirme avoir vu Cabello diriger personnellement des cargaisons de cocaïne et évoque même un envoi de valises de billets vers la guérilla colombienne des FARC, sur ordre présumé d’Hugo Chávez. De son côté, l’ex-juge vénézuélien Eladio Aponte Aponte, tombé en disgrâce pour corruption, s’est exilé à Washington en 2012 où il a collaboré avec la DEA. D’après le quotidien El País, Aponte a désigné devant les enquêteurs américains plusieurs pontes du régime – Cabello, Rangel Silva, le général Clíver Alcalá – comme chefs des opérations de trafic de cocaïne au Venezuela, confirmant en partie les soupçons déjà émis par les États-Unis. Ces témoignages de transfuges, quoique à prendre avec prudence, suggèrent que les agences américaines disposaient de sources de premier plan au sein même de l’appareil chaviste.
Par ailleurs, la chronologie révèle d’étranges allers-retours entre lutte antidrogue et jeux d’influence. Ainsi, certains officiers vénézuéliens accusés de narcotrafic ont pu, un temps, être perçus à Washington comme des interlocuteurs potentiels. Le général Clíver Alcalá Cordones, par exemple, figure historique de l’armée chaviste impliqué dans le trafic selon de nombreux rapports, est passé dans l’opposition en 2019. En mars 2020, après avoir participé à un complot avorté contre Maduro, il se livre volontairement aux autorités américaines en Colombie, non sans révéler qu’il avait rencontré à sept reprises des agents américains les mois précédents. Son geste a suscité des spéculations sur une possible collusion tacite : Washington aurait-il fermé les yeux sur les activités passées d’Alcalá en échange de son aide pour renverser Maduro ? Le parallèle historique avec le général Noriega au Panama qui fut longtemps informateur de la CIA malgré son implication notoire dans le narcotrafic, puis renversé manu militari par les États-Unis en 1989 ou l’ancien président du Honduras et contributeur de l’agenda 2030 du Forum économique mondial, Juan Orlando Hernández condamné en 2024 à 45 ans de prison par un tribunal fédéral pour avoir joué un rôle central dans l’acheminement de tonnes de cocaïne vers le territoire américain avant d’être gracié par le contributeur du FEM, Donald J. Trum, le 1er décembre dernier.
En 2020, le département de la Justice américain franchit un cap en inculpant Nicolás Maduro et plusieurs dignitaires pour « narco-terrorisme », affirmant qu’ils dirigent depuis 1999 une alliance criminelle nommée « Cártel de los Soles », en lien avec les FARC colombiennes. Washington offre alors des récompenses financières inédites pour toute information menant à leur arrestation et qualifie le régime vénézuélien d’« État narco-terroriste ».
Controverses sur l’existence du cartel
Face à ces accusations, Caracas dénonce une fable fabriquée par la CIA et la DEA pour justifier sanctions et tentatives de déstabilisation. Même certains observateurs extérieurs et responsables régionaux, comme le président colombien Gustavo Petro, ont exprimé leurs doutes quant à l’existence d’un cartel structuré, évoquant plutôt une corruption endémique et opportuniste. Cette lecture est partiellement reprise par la justice américaine elle-même, qui, selon plusieurs enquêtes de presse, a progressivement abandonné l’idée d’une organisation hiérarchisée au profit de celle d’une culture de la corruption alimentée par l’argent de la drogue.
Plusieurs experts et anciens responsables contestent fermement l’existence du « Cartel de los Soles » en tant qu’organisation criminelle structurée. Des analystes de l’International Crisis Group comme Phil Gunson estiment qu’il s’agit d’une fable politique, soulignant qu’un tel cartel ne disposerait ni d’une hiérarchie claire ni d’une réalité opérationnelle. Selon eux, l’administration de Donald Trump et une partie de l’opposition vénézuélienne auraient instrumentalisé la lutte antidrogue pour justifier la pression exercée sur Nicolás Maduro. Un ancien haut responsable américain affirme ainsi que le terme sert surtout à désigner de manière informelle des responsables impliqués dans des trafics, sur la base de renseignements jugés « purement politiques » provenant de la CIA et de la Drug Enforcement Administration. Cette critique est également relayée par l’ancien directeur de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, Pino Arlacchi, qui dénonce un récit assimilant le Venezuela à un narco-État et qualifie le « Cartel des Soleils » de pure fiction.
Le débat révèle ainsi une zone grise où la criminalité transnationale se confond avec la stratégie géopolitique. L’histoire latino-américaine, de l’affaire Iran-Contra au cas de Manuel Noriega, montre que la lutte antidrogue américaine a souvent été subordonnée à des impératifs politiques. Dans le cas vénézuélien, le « Cartel de los Soles » apparaît moins comme une entité monolithique que comme un récit hybride, mêlant faits judiciaires, opérations de renseignement et instrumentalisation diplomatique. Une construction dont la force tient autant aux preuves accumulées contre certains responsables qu’à son utilité stratégique dans l’affrontement entre Caracas et Washington.
Sources : Rapport du Trésor américain (OFAC); Time Magazine; Caracas Chronicles; Dépêches Reuters; Venezuelanalysis; Acte d’accusation du DOJ (2020); Déclaration de J. Abraham (Gonzaga Univ.); New York Times (via CommonDreams); Déclarations de J. Goudreau; Câbles diplomatiques (WikiLeaks) cités par TeleSur et El País; Procès US (Carvajal, 2025)