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Maya Noël (à gauche ) et Roxane Laigle (à droite). Photo : @Greg Fiori

Zero-to-One : pourquoi l’Europe veut construire l’IA de demain plutôt que subir les géants américains

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Lors d’une conférence organisée ce matin au Zero to One, Roxane Laigle, cofondatrice de Lemrock, et Maya Noël, directrice générale de France Digitale, ont défendu une vision offensive de l’innovation européenne. Entre souveraineté technologique, intelligence artificielle, financement des startups et régulation, les intervenantes ont tenté de démonter une idée encore largement répandue : celle d’une Europe condamnée à réguler pendant que les États-Unis innovent.

Pendant des années, une formule résumait brutalement l’équilibre mondial de l’innovation : « Les États-Unis innovent, la Chine copie et l’Europe régule ». Une phrase longtemps répétée dans l’écosystème technologique, mais que plusieurs entrepreneuses françaises veulent désormais enterrer. Ce matin, lors d’une conférence organisée au Zero to One, Roxane Laigle, cofondatrice de Lemrock, et Maya Noël, directrice générale de France Digitale, ont défendu une autre lecture du futur européen : celle d’un continent capable de construire des champions technologiques mondiaux tout en imposant ses propres standards.

Le débat, intitulé « Construire ou réguler : le faux dilemme européen », s’est rapidement concentré sur l’un des sujets les plus stratégiques du moment : l’intelligence artificielle et les nouvelles infrastructures numériques qui se construisent autour des agents conversationnels.

Fondée début 2025, Lemrock évolue précisément dans cette nouvelle économie du “commerce agentique”. Son infrastructure middleware permet aux marques de vendre directement au sein des intelligences artificielles conversationnelles comme ChatGPT ou Claude. En seulement quelques mois, la startup revendique déjà plus de 100 marques clientes, parmi lesquelles Darty, Cdiscount, Maisons du Monde ou encore Engie, ainsi qu’une présence dans plus de 100 millions de conversations IA.

Pour Roxane Laigle, une révolution est déjà en marche : demain, les consommateurs n’achèteront plus directement sur des sites e-commerce classiques mais via des agents conversationnels capables de recommander, comparer et finaliser des achats.

« Le commerce agentique est un nouveau marché en train de se créer », a-t-elle expliqué, estimant que les marques européennes ne sont pas encore suffisamment préparées à ce basculement.

Derrière cette mutation technologique, une question beaucoup plus profonde se dessine : celle de la souveraineté numérique européenne. Car aujourd’hui, les grands modèles de langage qui structurent ces nouveaux usages restent largement dominés par les géants américains.

Pour la dirigeante de Lemrock, plusieurs enjeux deviennent alors centraux : la traçabilité des recommandations produites par les IA, la maîtrise des données commerciales ou encore la transparence des algorithmes utilisés par les plateformes conversationnelles.

« Aujourd’hui, les grandes plateformes américaines sont des black boxes complètes », a-t-elle affirmé.

Face à cette domination, Lemrock tente de construire une alternative européenne fondée sur des systèmes auditables et transparents, capables de garantir aux entreprises un meilleur contrôle de leurs données et de leur distribution numérique.

Cette volonté de bâtir une infrastructure plus souveraine rejoint directement les combats menés par France Digitale. L’association, qui représente plus de 2 000 startups et investisseurs européens, milite depuis plusieurs années pour renforcer les capacités technologiques et financières du continent.

Pour Maya Noël, l’Europe souffre avant tout d’un problème de narration. Selon elle, les États-Unis excellent dans leur capacité à marketer leur puissance technologique tandis que les Européens peinent encore à valoriser leurs propres avantages compétitifs.

« Plus on se mettra en tête une image positive de ce qu’on est capable de faire en Europe, plus on arrivera à bâtir de grandes choses », a-t-elle déclaré.

Car contrairement à certaines idées reçues, les intervenantes estiment que l’Europe dispose de nombreux atouts pour faire émerger des leaders technologiques. Roxane Laigle évoque notamment la qualité des talents européens, la fidélité plus forte des équipes ou encore un rapport qualité-prix particulièrement compétitif sur les profils techniques.

Selon elle, l’Europe offre aujourd’hui un environnement économiquement pragmatique pour les startups IA. La fragmentation historique du marché européen tend même à s’estomper avec les outils conversationnels et l’intelligence artificielle, qui réduisent progressivement les barrières linguistiques et géographiques.

Mais l’un des grands sujets abordés pendant cette conférence reste celui du financement. Malgré plusieurs levées majeures récentes dans l’écosystème français de l’IA, comme Dust ou Poolside, l’écart avec les États-Unis demeure considérable.

Maya Noël rappelle ainsi que les investissements américains en recherche et développement dépassent largement ceux de l’Europe. Pourtant, le continent dispose d’un avantage majeur : l’épargne privée des Européens, largement supérieure à celle des Américains.

Pour France Digitale, l’enjeu consiste désormais à réorienter une partie de cette épargne vers le capital-risque et l’innovation technologique. L’organisation soutient notamment plusieurs initiatives visant à pousser banques, assureurs et investisseurs institutionnels à financer davantage les startups européennes.

La directrice générale de France Digitale insiste également sur la nécessité de simplifier l’environnement réglementaire européen. L’association milite activement pour la mise en place du “28e régime européen”, un dispositif destiné à faciliter la création et l’expansion des entreprises à travers l’Union européenne.

L’objectif : permettre aux startups d’ouvrir des structures dans différents pays européens en quelques clics, avec des démarches harmonisées et des coûts administratifs fortement réduits.

Mais contrairement aux critiques souvent adressées à Bruxelles, les deux intervenantes refusent d’opposer innovation et régulation. Pour elles, la régulation européenne peut même devenir un avantage stratégique.

Maya Noël cite notamment le Digital Markets Act, conçu pour limiter la domination des grandes plateformes américaines et permettre à de nouveaux acteurs européens d’émerger.

« La régulation n’est pas un gros mot », a-t-elle martelé.

Dans un marché dominé par quelques géants technologiques capables de verrouiller l’accès aux utilisateurs et aux infrastructures numériques, l’Europe tente désormais d’imposer des règles destinées à rééquilibrer la concurrence.

Les deux entrepreneuses rappellent également que l’intelligence artificielle ne constitue pas seulement un sujet économique mais aussi sociétal. Protection des données, contrôle des usages, transparence des algorithmes : autant de questions qui imposent selon elles de replacer l’humain au centre de l’innovation.

Pour Roxane Laigle, entreprendre en Europe devient aujourd’hui un choix autant économique que stratégique. Contrairement à certains récits dominants dans la tech, elle estime qu’il n’est plus indispensable de partir aux États-Unis pour construire une entreprise mondiale.

« Les entreprises cherchent désormais la rentabilité, la performance et la marge », a-t-elle expliqué, estimant que l’Europe offre précisément cet équilibre.

À travers cette conférence, un message semble finalement émerger : le véritable enjeu européen n’est peut-être plus de choisir entre construire ou réguler, mais de réussir à faire les deux simultanément.

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