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De gauche à droite : Arnaud Danjean, Nicolas Bordet et Stéphane Cutajar. Photo : @Greg Fiori

Zéro-to-One Lyon : comment la tech redéfinit la guerre et l’industrie de Défense européenne

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Face au retour des conflits de haute intensité et à l’accélération des tensions géopolitiques, les armées européennes misent de plus en plus sur l’innovation technologique pour conserver leur avantage stratégique. Réunis lors du festival Zero To One organisé hier au H7 à Lyon, plusieurs experts de la défense, du renseignement et de la tech ont livré leur vision d’un champ de bataille en pleine mutation. Intelligence artificielle, drones, startups et souveraineté européenne apparaissent désormais comme les piliers d’une nouvelle doctrine militaire.

Longtemps considérée comme un domaine réservé aux grands industriels et aux États, la défense connaît aujourd’hui une transformation profonde sous l’effet des nouvelles technologies. Lors du festival Zero To One organisé au H7 à Lyon, Nicolas Bordet, fondateur d’AEgir, Arnaud Danjean, ancien responsable des questions de défense au Parlement européen et Senior Advisor chez Teneo, ainsi que Stéphane Cutajar, fondateur de Kssian et ancien spécialiste des opérations spéciales, ont dressé un constat partagé : la supériorité militaire de demain reposera autant sur la maîtrise de la donnée et des algorithmes que sur les équipements traditionnels.

Cette évolution intervient dans un contexte de réarmement généralisé en Europe. La France a engagé 413 milliards d’euros dans sa Loi de programmation militaire pour la période 2024-2030, tandis que les investissements des fonds de capital-risque européens dans les startups de la défense ont fortement progressé ces dernières années. Derrière ces chiffres se dessine une réalité stratégique nouvelle : face à des adversaires capables de mobiliser des volumes considérables de matériels et de personnels, les armées occidentales doivent privilégier l’avantage technologique.

Pour Stéphane Cutajar, le conflit ukrainien a servi de révélateur. Au-delà du retour de la guerre de haute intensité, il a démontré l’importance de la rapidité d’adaptation, de l’économie de guerre et de la capacité à innover en permanence. Le champ de bataille moderne ne se limite plus à la terre, à la mer ou aux airs. Il s’étend désormais des fonds marins jusqu’à l’espace, en passant par les domaines cyber et informationnels.

Cette guerre dite « multimilieux multichamps » oblige les armées à synchroniser leurs actions sur plusieurs fronts simultanément. Dans cet environnement saturé d’informations, l’enjeu principal devient l’avantage décisionnel. Comprendre plus vite que l’adversaire, analyser des masses considérables de données et coordonner efficacement les opérations constituent désormais des facteurs déterminants de succès.

C’est précisément sur ce terrain que les entreprises technologiques tentent de faire la différence. Nicolas Bordet, dont la société développe des solutions de commandement et de contrôle basées sur l’intelligence artificielle, souligne que l’objectif n’est pas de remplacer le décideur militaire mais de lui permettre d’agir plus rapidement et plus efficacement.

L’exercice militaire Orion, auquel son entreprise a participé, illustre cette nouvelle approche. Cet exercice interarmées de grande ampleur a permis de confronter directement les innovations technologiques aux besoins opérationnels des forces. Pour les jeunes entreprises du secteur, ces expérimentations représentent une opportunité rare de tester leurs solutions en conditions réelles et d’adapter rapidement leurs produits aux exigences du terrain.

Cette logique marque une rupture avec les modèles traditionnels de l’industrie de défense. Pendant des décennies, les besoins exprimés par les armées étaient transformés en programmes industriels complexes, souvent développés sur plusieurs années, voire plusieurs décennies. Selon Arnaud Danjean, ce schéma reste pertinent pour des équipements majeurs comme les sous-marins nucléaires ou les porte-avions, mais il montre désormais ses limites pour les technologies numériques, les drones ou l’intelligence artificielle.

Les startups disposent dans ce domaine d’un avantage considérable : leur agilité. Elles sont capables d’identifier rapidement un besoin opérationnel, de développer une solution et de la faire évoluer en continu. Une capacité devenue essentielle alors que les cycles d’innovation militaires se comptent parfois en quelques mois seulement.

Cette évolution bouscule également les grands groupes historiques de la défense. Les industriels comme Thales, Safran, Airbus ou Dassault conservent un rôle central dans la souveraineté française, mais ils doivent désormais composer avec une nouvelle génération d’acteurs capables de proposer des innovations plus rapides et parfois moins coûteuses.

Pour Nicolas Bordet, l’enjeu consiste à trouver un équilibre entre deux modèles. D’un côté, un système très structuré où l’innovation est largement pilotée par les institutions. De l’autre, un écosystème plus ouvert, inspiré notamment de certaines initiatives observées en Ukraine, où les besoins opérationnels sont directement connectés aux capacités d’innovation des entreprises.

L’afflux de capitaux privés constitue un autre élément majeur de cette transformation. Longtemps freinés par des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG), de nombreux investisseurs se tournent désormais vers la défense. Stéphane Cutajar observe une évolution nette des mentalités au sein des fonds d’investissement, des assureurs et des family offices qui considèrent désormais la défense comme un secteur stratégique de long terme.

Ces financements permettent aux jeunes entreprises de soutenir leurs efforts de recherche et développement tout en accélérant leur industrialisation. Ils jouent également un rôle clé dans la réduction des délais entre la conception d’une innovation et son déploiement opérationnel.

Au-delà des technologies et des financements, la question des talents apparaît également centrale. Contrairement à certaines idées reçues, les entreprises de défense attirent aujourd’hui une nouvelle génération d’ingénieurs, de chercheurs et de spécialistes de l’intelligence artificielle. Selon Nicolas Bordet, ces profils sont souvent motivés par la recherche de sens et par la possibilité de voir concrètement l’impact de leur travail sur le terrain.

Cette nouvelle génération partage également une vision plus européenne des enjeux de souveraineté. Pour Arnaud Danjean, les jeunes entreprises de la défense intègrent naturellement la dimension continentale dans leur développement, même si le marché européen reste encore fragmenté entre vingt-sept États aux besoins parfois différents.

Une tendance semble néanmoins se dessiner : les menaces modernes, qu’elles soient cyber, informationnelles ou aériennes, touchent désormais l’ensemble du continent. Cette convergence des risques pourrait progressivement favoriser l’émergence d’un écosystème européen de défense plus intégré.

En conclusion, les intervenants ont insisté sur un point fondamental : l’innovation technologique ne peut produire ses effets qu’au contact direct des forces armées. Les expérimentations, les tests opérationnels et le dialogue permanent entre militaires, industriels et entrepreneurs constituent désormais les conditions essentielles pour construire les capacités de défense de demain.

Dans un monde marqué par le retour des rapports de force entre puissances, la technologie n’apparaît plus comme un simple outil d’optimisation. Elle devient un facteur stratégique majeur, au cœur de la souveraineté, de la résilience et de la sécurité européenne.

Sources :

Festival Zero To One – Table ronde « Défense augmentée : la place de la tech dans un monde en tension » – 28 mai 2026

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