Un million de mouvements d’avions gérés chaque année par une intelligence artificielle : c’est le pari que vient de valider l’Autorité de l’aviation civile de Singapour (CAAS) en confiant à Thales, groupe français membre du Forum économique mondial le déploiement de son futur système de gestion du trafic aérien. Baptisé NexGen, l’outil doit remplacer d’ici 2030 le LORADS III, en service depuis 2014, pour absorber une croissance du trafic annoncée comme continue dans toute la région Asie-Pacifique.
Changi gère aujourd’hui environ 2 000 vols par jour, soit la moitié de tout le trafic aérien de la cité-Etat. Sept cent mille mouvements d’avions par an, un chiffre déjà considérable pour un territoire à peine plus grand que Paris intra-muros. Singapour prépare déjà l’après : le futur Terminal 5 de l’aéroport, attendu au milieu des années 2030, doit faire grimper la capacité de 50 %, jusqu’à 140 millions de passagers annuels. Le système actuel, LORADS III, tourne depuis 2014. Il n’a pas été conçu pour ça, et encore moins pour encaisser, en plus des avions, les données qu’exige un contrôle aérien de nouvelle génération.
NexGen, la promesse du million de vols
Pour absorber cette poussée, la CAAS a choisi Thales. Le nouveau système, baptisé NexGen, doit être pleinement opérationnel d’ici 2030 et permettre de gérer jusqu’à un million de mouvements d’avions par an, sur l’un des espaces aériens les plus fréquentés d’Asie. L’intelligence artificielle y occupe une place centrale : elle doit fluidifier la coordination entre contrôleurs, radars et compagnies aériennes, là où la seule capacité humaine commence à montrer ses limites face au volume attendu. L’objectif affiché n’est pas de remplacer les contrôleurs, mais de leur donner une longueur d’avance sur un ciel de plus en plus encombré.
Thales, un demi-siècle d’ancrage singapourien
Le groupe français n’est pas un nouvel arrivant sur l’île. Ses activités avioniques y remontent à 1973. Aujourd’hui, Thales y emploie environ 2 000 salariés répartis sur quatre sites industriels, une présence continue de plus de cinquante ans sur laquelle s’appuie le nouveau contrat. A l’échelle mondiale, le groupe revendique 85 000 collaborateurs dans 65 pays, un chiffre d’affaires de 22,1 milliards d’euros en 2025 et 4,5 milliards d’euros investis chaque année en recherche et développement. Coté à la Bourse de Paris, le groupe avait déjà fourni à la CAAS le système LORADS III, une première collaboration sur laquelle s’appuie aujourd’hui NexGen. Pascale Sourisse, directrice générale du Développement international de Thales, résume l’enjeu en une phrase : « NexGen marque un nouveau chapitre dans l’évolution de la gestion du trafic aérien à Singapour. »
L’Asie-Pacifique, moteur du trafic mondial
Le pari singapourien s’inscrit dans une tendance plus large. Selon les prévisions de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), le volume mondial de passagers aériens devrait tripler sur les vingt-cinq prochaines années, et la région Asie-Pacifique concentrerait à elle seule la moitié de cette croissance. Changi n’est dans cette optique qu’une préfiguration : d’autres aéroports de la région devront, tôt ou tard, arbitrer entre construire plus de pistes ou faire confiance à des algorithmes pour en tirer davantage. Singapour, faute d’espace pour s’étendre, a tranché la première.
Un contrat, une vitrine industrielle
Pour Thales, l’enjeu dépasse le seul marché singapourien. Décrocher un contrat de cette ampleur dans l’un des hubs aériens les plus surveillés du monde vaut argument de vente pour d’autres aéroports saturés, en Asie comme ailleurs. La France, elle, y gagne une vitrine grandeur nature pour son industrie aéronautique et numérique, à l’heure où la maîtrise de l’intelligence artificielle appliquée aux infrastructures critiques devient un terrain de compétition entre puissances industrielles.
Reste à savoir si l’algorithme tiendra la cadence mieux que les hommes qu’il vient épauler. A Changi, on a quatre ans pour le vérifier.