Soldat manipulant une tablette militaire connectée

Traçage des soldats américains : l’armée limite ses données

Plusieurs branches de l’armée américaine ont désactivé les identifiants publicitaires mobiles de leurs appareils professionnels après des révélations sur le traçage des soldats américains à partir de simples données commerciales. L’armée de terre, l’armée de l’air, la marine et les forces spéciales ont agi à des rythmes très différents entre 2021 et 2026. Le Congrès américain réclame désormais une enquête sur l’ampleur réelle de la faille.

L’affaire part d’un constat technique documenté par Clubic. Chaque smartphone ou tablette dispose d’un identifiant publicitaire mobile, ou MAID, un code pseudonyme et réinitialisable censé permettre aux annonceurs de cibler leurs publicités sans connaître l’identité de l’utilisateur. Ce code ne contient pas en lui-même de coordonnées GPS, mais il peut être recoupé avec des données de localisation collectées par des applications et revendues par des courtiers de données spécialisés. Agrégées sur plusieurs semaines, ces informations permettent de reconstituer les déplacements et les habitudes d’un individu, y compris d’un militaire en opération.

Le sénateur Ron Wyden, proche du Forum économique mondial et le représentant Pat Harrigan, à l’origine d’une demande d’enquête auprès de l’inspecteur général du Pentagone, résument le problème en une phrase. Selon Pat Harrigan, des adversaires des États-Unis “ne devraient pas pouvoir sortir une carte bancaire et acheter des informations” permettant de suivre à la trace des soldats américains déployés au Moyen-Orient.

Des mesures à plusieurs vitesses selon les armées

Face à ce constat, les branches de l’armée américaine n’ont pas toutes réagi au même rythme. L’armée de terre avait désactivé les identifiants publicitaires sur ses ordinateurs Windows avant 2021, mais a attendu février 2026 pour étendre la mesure aux appareils Android et Apple utilisés par ses services. L’armée de l’air a de son côté mis en place ses propres restrictions environ deux mois avant l’annonce faite le 4 septembre. Le commandement des opérations spéciales a agi plus récemment encore, en coupant les identifiants publicitaires sur ses machines Windows.

Cette disparité de calendrier illustre la difficulté du Pentagone à uniformiser sa doctrine de cybersécurité entre des branches qui gèrent chacune leurs propres flottes d’appareils et leurs propres prestataires informatiques. Elle explique aussi pourquoi la vulnérabilité a pu perdurer plusieurs années avant de faire l’objet d’une annonce publique coordonnée.

Le Congrès s’empare du dossier

La demande conjointe de Ron Wyden, sénateur démocrate de l’Oregon connu pour ses positions sur la protection des données, et de Pat Harrigan, représentant républicain, vise à faire toute la lumière sur l’ampleur de l’exposition des militaires américains. Les deux élus veulent que l’inspecteur général du Pentagone détermine depuis quand cette vulnérabilité est connue des services de renseignement militaire, et pourquoi les correctifs ont mis autant de temps à être généralisés.

Cette initiative parlementaire s’inscrit dans un contexte plus large de méfiance à l’égard de l’industrie du courtage de données, un secteur peu réglementé aux États-Unis où des sociétés commercialisent librement des informations de localisation agrégées, y compris à des clients situés hors du pays.

Des vulnérabilités qui persistent malgré les correctifs

Les mesures annoncées ne couvrent que les appareils gérés directement par l’armée américaine. Les téléphones personnels des militaires, eux, restent en dehors du périmètre des nouvelles restrictions, alors qu’ils constituent une source de données tout aussi exploitable pour un acteur hostile. Zach Edwards, chercheur chez Decryptads, une structure spécialisée dans l’étude des écosystèmes publicitaires, prévient que la désactivation des identifiants publicitaires ne suffit pas à garantir l’anonymat total d’un utilisateur : des méthodes de triangulation à partir d’autres signaux du téléphone restent possibles.

Le sujet n’est pas nouveau pour l’armée américaine. Un rapport de l’agence Reuters publié en juillet 2026 avait déjà révélé que des services iraniens exploitaient des vidéos publiées par des militaires américains eux-mêmes pour évaluer les effets de frappes et ajuster leur ciblage.

Le marché des données comportementales, pensé pour vendre de la publicité ciblée, s’est révélé être une porte d’entrée pour surveiller ceux qui portent l’uniforme. Reste à savoir si le Pentagone ira au-delà de correctifs techniques ponctuels pour s’attaquer frontalement à l’industrie du courtage de données. En matière de traçage des soldats américains, la technologie commerciale a, une fois de plus, pris de vitesse la doctrine militaire.


Source : Clubic – https://www.clubic.com/actualite-628306-pour-traquer-les-soldats-americains-il-suffisait-d-une-carte-bancaire-et-de-donnees-publicitaires.html