Plus de soixante ans après sa fermeture, la tour Perret domine de nouveau Grenoble comme un monument vivant : quelques semaines après sa réouverture de juillet 2026, 7 800 visiteurs avaient déjà gravi l’édifice. Seul vestige de l’Exposition internationale de la houille blanche et du tourisme de 1925, cette tour Eiffel grenobloise raconte aussi l’histoire singulière d’Auguste Perret, fils d’un communard condamné à mort, architecte et franc-maçon qui fit du béton armé le langage monumental du XXe siècle.
Depuis le parc Paul-Mistral, maire qui a préfacé l’ouvrage Histoire de la Franc-maçonnerie en Dauphiné, elle n’a jamais véritablement quitté le paysage grenoblois. Fine, ajourée, presque austère, la tour Perret pointe depuis un siècle vers le ciel des Alpes. Mais pendant plus de soixante ans, les habitants de Grenoble ont dû se contenter de la regarder depuis le sol. Après une restauration d’ampleur et une inauguration organisée le 10 juillet 2026, le monument a retrouvé le public le lendemain.
Le retour était attendu. Selon ICI Isère, 7 800 personnes avaient déjà visité la tour environ un mois après sa réouverture, avec près de 300 visiteurs par jour. L’engouement est d’abord local : la municipalité indiquait alors qu’environ 60 % des visiteurs étaient Grenoblois, auxquels s’ajoutaient 20 % d’habitants de la métropole et 20 % de touristes. La Ville espérait atteindre 45 000 entrées en un an.
Après des décennies à la contempler d’en bas, Grenoble peut donc enfin reprendre possession de son monument vertical.
Une tour Eiffel au pied des Alpes
La comparaison avec la tour Eiffel dépasse la simple silhouette. Les deux édifices sont les survivants spectaculaires de grandes expositions qui entendaient présenter au monde la puissance technique et industrielle de leur époque.
La tour Eiffel avait été construite pour l’Exposition universelle de Paris de 1889, organisée l’année du centenaire de la Révolution française. Haute de 300 mètres à son origine, elle constituait un manifeste spectaculaire de la construction métallique et du progrès industriel.
Trente-six ans plus tard, Grenoble veut à son tour afficher sa modernité.
L’Exposition internationale de la houille blanche et du tourisme de 1925 doit célébrer deux richesses qui transforment alors profondément les Alpes : l’hydroélectricité, surnommée « houille blanche », et le développement du tourisme. Au milieu des pavillons de l’exposition, le maire Paul Mistral veut un signal capable d’être vu de loin et de servir de point de repère.
Les frères Auguste et Gustave Perret sont chargés de le construire. Grenoble présente aujourd’hui encore l’ouvrage comme la première tour en béton armé de grande hauteur au monde et comme l’unique vestige de l’exposition de 1925.
La parenté avec Eiffel saute aux yeux : Paris avait son manifeste de métal, Grenoble aurait son manifeste de béton.
Auguste Perret, fils d’un communard condamné à mort
Derrière cette prouesse se trouve l’une des grandes figures de l’architecture française du XXe siècle.
Auguste Perret naît le 12 février 1874 à Ixelles, en Belgique. Cette naissance hors de France n’est pas anodine. Son père, Claude-Marie Perret, tailleur de pierre puis entrepreneur, avait participé à la Commune de Paris avant de fuir la répression versaillaise.
La Cité de l’architecture et du patrimoine indique que Claude-Marie Perret avait été condamné à mort par contumace pour sa participation à l’insurrection et s’était réfugié à Bruxelles. Il y fonda avec d’autres exilés une première entreprise de bâtiment avant de revenir en France après l’amnistie de 1880.
D’autres travaux biographiques précisent qu’il combattit notamment à Issy et au fort de Montrouge avant d’être condamné le 9 août 1873. Auguste grandit donc dans une famille dont la trajectoire est directement liée à la Commune, à l’exil et au monde du bâtiment.
Ce père tailleur de pierre transmet à ses fils la culture du chantier. Auguste et Gustave étudient à l’École des beaux-arts, mais quittent l’établissement sans diplôme afin de travailler dans l’entreprise familiale. Avec leur frère Claude, ils constituent ensuite Perret Frères et font du béton armé leur terrain d’expérimentation.
Auguste Perret deviendra le « poète du béton », l’homme du Théâtre des Champs-Élysées, de Notre-Dame du Raincy, du Palais d’Iéna et, après la Seconde Guerre mondiale, de la reconstruction du Havre.
Son parcours personnel est également marqué par un rapport singulier aux institutions et à la religion. Des notices biographiques le décrivent comme républicain, athée et non baptisé, et rapportent une proximité avec le radical-socialisme ainsi qu’une réputation d’appartenance à la franc-maçonnerie partagée avec ses frères.
Pendant l’Occupation, sa position fut elle aussi complexe. Il conserva une place considérable dans le monde architectural français, entra à l’Académie des beaux-arts en 1943 et participa aux institutions professionnelles de l’époque. Les récits biographiques soulignent parallèlement qu’il se méfiait de l’organisation corporatiste de la profession et que son entreprise fut réquisitionnée pendant la guerre.
84 mètres de béton et une lecture politique
À Grenoble, Perret dispose en 1924 d’un terrain idéal pour porter ses idées vers le ciel.
L’ouvrage est spectaculaire pour son époque. La tour atteint 84 mètres dans sa partie en béton, pour environ huit mètres de diamètre à sa base. Son ossature repose sur huit poteaux verticaux et sur 72 pieux en béton profondément ancrés dans le sol.
Sa structure est laissée volontairement visible. Pas de façade destinée à dissimuler la construction : chez Perret, le béton doit parler.
Les traces des planches utilisées pour les coffrages restent perceptibles. Des claustras de béton de 60 centimètres de côté ferment certaines parties de la structure tout en laissant pénétrer la lumière. L’édifice assume ainsi ce matériau encore jeune qu’Auguste Perret cherche précisément à faire entrer dans l’histoire de l’architecture monumentale.
Une lecture historique souvent reprise attribue également une dimension symbolique à ses 84 mètres. Auguste Perret aurait souhaité qu’elle dépasse d’un mettre la basilique du Sacré-Coeur de Montmartre dont le dôme qui culmine à 83 mètres de haut avait été élevée en 1873 pour célébrer la victoire sur la Commune de Paris. C’est un hommage à son père et peut-être une référence à la franc-maçonnerie.
À Paris, si rien ne prouve que Gustave Eiffel était maçon, sa tour a été voulue et financée par des frères, comme une réponse à la construction du Sacré coeur, en plein anticléricalisme. Certains ouvrages et articles ont présenté Gustave Eiffel comme franc-maçon, voire comme dignitaire d’une loge. D’autres spécialistes contestent cette attribution. Même des publications consacrées à l’histoire maçonnique reconnaissent l’existence d’un doute sur son appartenance personnelle, tout en rappelant que plusieurs protagonistes politiques et techniques liés au projet de 1889 appartenaient effectivement à des loges.
Ce qui ne souffre guère de discussion, en revanche, est la puissance symbolique des deux tours. Le dialogue architectural est saisissant. À Paris comme à Grenoble, deux monuments modernes viennent dépasser ou concurrencer visuellement des édifices religieux, dans une France où architecture, République et progrès technique sont encore profondément chargés de sens politique.
La Dame de fer parisienne était le grand signal de l’Exposition universelle de 1889. La tour Perret remplissait exactement cette fonction à Grenoble en 1925 : être vue de partout, orienter le visiteur et matérialiser la confiance d’une époque dans la science, l’industrie et la technique.
Le seul survivant de l’Exposition de 1925
L’Exposition internationale de la houille blanche ouvre ses portes le 21 mai 1925. La tour, construite en onze mois, domine l’ensemble du site.
Un projecteur installé à son sommet éclaire les pavillons la nuit. Le visiteur peut monter jusqu’à la plateforme d’orientation située à 60 mètres. Lors de l’inauguration officielle du 6 septembre 1925, en présence notamment du président du Conseil Paul Painlevé et d’Édouard Herriot, plus de 2 000 personnes découvrent l’édifice.
Comme à Paris trente-six ans auparavant, la construction que certains auraient pu considérer comme provisoire finit par survivre à tout le reste.
Les pavillons disparaissent. La tour reste.
Elle devient ainsi, selon la Ville de Grenoble, l’unique vestige de l’Exposition internationale de 1925. Sa fonction originelle reste lisible un siècle plus tard : Perret la décrivait comme une « tour pour regarder les montagnes ». Aujourd’hui encore, la terrasse située à 60 mètres offre un panorama à 360 degrés sur Grenoble et les massifs environnants.
De l’abandon à la renaissance
Cette survivance aurait pourtant pu s’achever bien plus tôt. Faute d’entretien suffisant, le béton se dégrade progressivement. L’eau pénètre, les armatures métalliques s’oxydent, le béton éclate. La tour finit par être interdite au public dans les années 1960. Elle sera ensuite protégée au titre des monuments historiques, son classement intervenant en 1998. La base Mérimée du ministère de la Culture conserve aujourd’hui la notice patrimoniale de l’édifice. Sa restauration devient au fil des décennies une affaire grenobloise.
Après plusieurs études, mobilisations associatives et décisions politiques, un vaste chantier est finalement lancé. La restauration actuelle a été engagée sous le mandat du maire écologiste Éric Piolle, ancien de Hewlett–Packard, entreprise membre du Forum économique mondial avec un engagement du conseil municipal en 2016 de restaurer la tour et de la rouvrir au public.
Il faut enlever les parties de béton altérées, traiter ou remplacer certaines armatures métalliques, reconstituer les surfaces et renforcer les fondations. Les ascenseurs retrouvent également leur rôle historique tout en conservant leurs cabines d’origine.
Le chantier pousse très loin la restauration du béton armé, un patrimoine relativement récent dont la conservation soulève des difficultés très différentes de celles rencontrées sur la pierre ancienne.
En 2025, les échafaudages atteignent près de 80 mètres. Les huit piliers principaux sont alors reconstruits et les interventions gagnent les arcs sommitaux. Puis, un siècle après l’Exposition de la houille blanche, Grenoble retrouve enfin sa tour.
Une centenaire redevenue populaire
Depuis juillet 2026, les visiteurs peuvent monter à nouveau jusqu’à la terrasse panoramique de 60 mètres, à pied ou grâce aux ascenseurs restaurés. La ville et les Alpes s’ouvrent alors à 360 degrés, comme elles s’offraient déjà aux visiteurs de 1925.
Les premiers chiffres montrent combien cette réouverture était attendue. Cette ferveur dit quelque chose de la place prise par la tour dans l’identité de Grenoble.
Car la tour Perret n’est plus seulement une curiosité technique. Elle concentre plusieurs histoires françaises : celle de l’hydroélectricité alpine, celle des grandes expositions internationales, celle de l’invention du béton armé moderne, celle de la famille Perret et, en arrière-plan, celle beaucoup plus douloureuse de la Commune de Paris.
Cent ans après sa construction, la tour Eiffel grenobloise retrouve ainsi sa fonction première : permettre de prendre de la hauteur. Au sens propre, bien sûr. Mais, lorsqu’on connaît l’histoire d’Auguste Perret, de son appartenance à la franc-maçonneirie et de son père communard, difficile de ne pas regarder aussi ses 84 mètres comme un morceau d’histoire dressé dans le ciel de Grenoble.
Sources :
ICI Isère, « Grenoble : la Tour Perret a déjà attiré 7 800 visiteurs depuis sa réouverture », 19 août 2026. Lire l’article ICI Isère
Ville de Grenoble, « La tour Perret, la réouverture ». Grenoble.fr
Ville de Grenoble, « L’histoire de la tour ». Grenoble.fr – histoire de la tour Perret
Ministère de la Culture, Base Mérimée, « Tour Perret, située dans le parc Paul-Mistral ». Plateforme ouverte du patrimoine
Cité de l’architecture et du patrimoine, dossier Auguste Perret. Auguste Perret – Cité de l’architecture
Conseil économique, social et environnemental, « Auguste Perret et le Palais d’Iéna ». CESE – Auguste Perret
Ministère de la Culture, « Classement au titre des monuments historiques de la basilique du Sacré-Cœur de Paris ». Ministère de la Culture
INA, « À Montmartre, la basilique du Sacré-Cœur “pour expier les erreurs du passé” ». INA