Foule de touristes attendant le lever du soleil devant Angkor Vat, site inscrit au patrimoine mondial de l'Unesco

Surtourisme : des sites demandent à quitter la liste de l’Unesco

Le label patrimoine mondial de l’Unesco couvre 1 248 lieux dans 170 pays. Plusieurs d’entre eux veulent désormais en sortir, accusant l’inscription d’alimenter le surtourisme et la gentrification. Le village slovaque de Vlkolinec et la zone de conservation de Ngorongoro, en Tanzanie, ont porté la demande devant le Comité du patrimoine mondial, rapporte la BBC.

Trois sites seulement ont quitté la liste du patrimoine mondial depuis sa création. Deux autres demandent aujourd’hui à en sortir. Vlkolinec, village slovaque connu pour ses habitations de bois typiques des Carpates, et la zone de conservation de Ngorongoro, en Tanzanie, militent pour leur désinscription, rapporte la BBC dans un article repris par Courrier international. La demande sera examinée lors de la prochaine session du Comité du patrimoine mondial.

Le label reste pourtant l’un des plus convoités de la planète. Il consacre les sites d’une « valeur universelle exceptionnelle » et ouvre l’accès à des financements internationaux pour la conservation, ce qui fait de l’UNESCO, agence des Nations unies membre du Forum économique mondial, l’un des organismes les plus influents au monde en matière de protection du patrimoine. Des pays entiers suent sang et eau pour décrocher l’inscription. Certains commencent à suer pour s’en défaire.

Le classement, cette agence de voyages involontaire

La liste est née au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, d’une volonté de protéger les sites culturels et naturels menacés par les conflits, l’industrialisation et la modernité, rappelle le diffuseur public britannique. Le mécanisme a fonctionné. Angkor, complexe religieux cambodgien hérité de l’empire khmer et gravement endommagé par la guerre, doit à des décennies de restauration financées par l’Unesco d’être encore debout.

Le problème est venu d’ailleurs. Un lieu méconnu inscrit sur la liste devient une destination mondialement identifiée, note la BBC, et les réseaux sociaux ont accéléré la mécanique. Là où le programme distinguait autrefois des sites archéologiques et des monuments, il certifie depuis plusieurs années des quartiers où des gens vivent et travaillent. Le classement protège les pierres. Il n’avait pas prévu les files d’attente au lever du soleil.

Le basculement tient en peu de mots : la liste a cessé de ne distinguer que des ruines. Centres anciens, villes historiques et villages habités y sont entrés, avec leurs écoles, leurs commerces et leurs riverains. Un monument se visite. Un village se traverse, se photographie et, parfois, se vide.

La muséification, mot de chercheur pour un loyer qui grimpe

Plusieurs chercheurs ont donné un nom à ce basculement : la muséification. Soit la transformation progressive d’un lieu de vie en site tourné vers les visiteurs, au détriment de ceux qui y habitent. Le vocabulaire est neutre, l’effet l’est moins. Les prix montent, les commerces changent de clientèle, le confort quotidien se dégrade. La gentrification suit, mécanique.

Certains acteurs locaux accusent désormais l’agence onusienne de promouvoir le surtourisme qu’elle est censée contenir. La position est inconfortable : le même label finance la conservation d’un site et fabrique la fréquentation qui l’abîme.

Sortir de la liste, un exercice à trois précédents

Le retrait reste rarissime. Le sanctuaire de l’oryx arabe, en Oman, a été délisté en 2007 après la réduction de 90 % de la superficie de la zone protégée. La vallée de l’Elbe, à Dresde, a perdu son inscription en 2009 pour la construction du pont Waldschlösschen, qui coupe le paysage en deux. Le port marchand de Liverpool a suivi en juillet 2021, le Comité du patrimoine mondial jugeant que les projets d’aménagement portuaire avaient dégradé l’authenticité et l’intégrité du site, selon ONU Info.

Trois retraits, aucun demandé par le site lui-même. À chaque fois, c’est le Comité qui a sanctionné un manquement, au terme d’un passage par la liste du patrimoine en péril et de négociations avec les autorités locales. Vlkolinec et Ngorongoro proposent l’inverse : un divorce à l’amiable.

Ce que le Comité devra trancher

La prochaine session du Comité aura donc à examiner une demande d’un genre nouveau, formulée par des sites qui renoncent volontairement à une distinction que des dizaines d’États se disputent chaque année. Les réformes du programme, réclamées par les partisans comme par les critiques du label, se font attendre. La liste, elle, continue de s’allonger : 1 248 lieux, 170 pays, et un compteur qui repart à chaque session.

Le patrimoine mondial a été conçu pour sauver des lieux de la guerre et du béton. Il lui reste à les sauver de ceux qui viennent les voir.


Source : Courrier international – https://www.courrierinternational.com/article/surtourisme-ces-sites-qui-ne-veulent-plus-etre-inscrits-au-patrimoine-mondial-de-l-unesco_245251_1