Stratégie russe face à Trump : l’analyse de Sergueï Jirnov

La stratégie russe face à Trump ne passe plus par l’Ukraine mais par la peur, analyse l’ancien officier du KGB Sergueï Jirnov dans un entretien à La Dépêche du Midi publié le 26 août 2026. Selon lui, le déplacement à Moscou du directeur de la CIA John Ratcliffe, le 25 août, tiendrait à des renseignements russes sur des menaces iraniennes visant la famille du président américain, et non à une négociation sur la guerre. Moscou chercherait en contrepartie un allègement des sanctions contre l’Iran et l’arrêt de l’aide américaine au renseignement ukrainien.

Le raisonnement de Sergueï Jirnov tient en une phrase, prononcée dans son entretien à La Dépêche du Midi qui appartient à la famille Baylet proche de la Franc-maçonnerie : « Les Russes savent très bien jouer sur les failles psychologiques de Trump ». L’ancien officier du KGB, aujourd’hui installé en France et auteur de Les auxiliaires du mensonge (Istya & Cie, 2026), ne décrit pas une négociation diplomatique. Il décrit une opération d’influence classique, où le renseignement sert d’appât.

Sa reconstitution est explicite : ce seraient les services russes qui auraient pris l’initiative du contact, en faisant savoir à la CIA qu’ils détenaient des éléments sur des préparatifs d’attentat venus d’Iran contre l’entourage de Donald Trump. Le président américain, selon Jirnov, n’aurait « pas hésité une seconde » avant d’ordonner le départ de son chef du renseignement pour Moscou. La démarche partirait donc de Moscou, pas de Washington.

L’ancien agent rappelle le contexte des dernières semaines : la mise à prix, par l’Iran, des têtes de Melania Trump et de Barron Trump, et l’exfiltration du président d’Air Force One dans un camion frigorifique. Sur ce terrain, la marchandise russe est bon marché. Une information sur une menace, vraie ou invérifiable, ouvre une porte que des mois de canaux diplomatiques n’auraient pas ouverte.

L’Ukraine, sujet absent de la conversation

Sur le fond, Sergueï Jirnov écarte l’hypothèse la plus répandue dans les commentaires du déplacement. Interrogé sur le point de savoir si les discussions du 25 août portaient sur la guerre en Ukraine, il répond ne pas le croire. Son argument : Donald Trump n’accorde pas au dossier ukrainien la place qu’y mettait Joe Biden, et n’aurait pas mandaté le directeur de la CIA pour y négocier quoi que ce soit.

Il balaie de la même façon la seconde lecture avancée aux États-Unis, selon laquelle la CIA serait venue prévenir Moscou contre une attaque visant l’Europe avant 2030. « Franchement, non », répond-il. Pour l’ancien officier, l’horizon mental du président américain se limite aux deux ans et demi de mandat qui lui restent, et il tient pour acquis que la Russie ne l’attaquera pas tant qu’il occupe la Maison Blanche. Une certitude qui, dans cette lecture, constitue elle-même une prise.

Ce que Moscou met dans l’autre plateau

Reste la contrepartie. Sergueï Jirnov en identifie deux, sans affirmer qu’elles ont été obtenues. La première tient au blocus commercial contre l’Iran annoncé par Donald Trump. La Russie, partenaire de Téhéran, est directement exposée à ces sanctions ; elle aurait intérêt à échanger des renseignements sécuritaires contre un assouplissement du dispositif à venir.

La seconde est plus ancienne et plus lourde. Moscou réclame depuis longtemps l’arrêt de l’aide américaine au renseignement fournie à l’armée ukrainienne, une aide qui alimente le ciblage des frappes de longue portée et la détection des mouvements russes. Selon l’ancien agent, les Russes ont « sans doute tenté de négocier » cet arrêt à l’occasion du déplacement. Le conditionnel est le sien.

Ce type de troc n’a rien d’inédit dans les relations entre services. Jirnov souligne d’ailleurs que les échanges entre la CIA et ses homologues russes n’ont jamais cessé : John Ratcliffe s’était déplacé en Turquie peu auparavant pour négocier un échange de prisonniers. Ce qui change, c’est la nature de la contrepartie recherchée, qui touche cette fois au soutien militaire à un pays en guerre.

Une réserve s’impose sur le calendrier. Ni la date d’un éventuel contact préalable entre services, ni l’identité des interlocuteurs russes de la CIA n’ont été rendues publiques. L’enchaînement décrit par Sergueï Jirnov reste une reconstruction, cohérente avec les faits connus mais non établie par une source officielle.

Une grille de lecture, pas un procès-verbal

Il faut prendre l’analyse pour ce qu’elle est. Sergueï Jirnov n’était pas dans la pièce. Son entretien à La Dépêche du Midi relève de l’hypothèse informée, construite à partir d’une connaissance de l’appareil de renseignement soviétique puis russe, dont il est issu. Aucune des deux capitales n’a confirmé le contenu des discussions. Le Kremlin s’en est tenu à l’existence d’une rencontre entre services ; la Maison Blanche s’est tue.

Sa valeur tient à la méthode qu’il décrit plus qu’aux conclusions qu’il en tire. Identifier le point d’entrée personnel d’un dirigeant, lui apporter ce qu’il redoute plutôt que ce qu’il demande, puis laisser la reconnaissance faire son travail : le procédé est documenté de longue date dans la littérature sur les services soviétiques. Il ne suppose ni chantage ni corruption. Il suppose seulement de savoir ce qui empêche l’autre de dormir.

Depuis 2022, aucun directeur de la CIA ne s’était rendu à Moscou. Il aura fallu une menace visant un fils pour rouvrir la porte.


Source : La Dépêche du Midi – ladepeche.fr