Le Pentagone a limogé vendredi 21 août 2026 le rédacteur en chef et le directeur de la publication de Stars and Stripes, le journal de l’armée américaine, ainsi qu’une journaliste de la rédaction. Motif invoqué pour deux d’entre eux : l’insubordination. Le titre couvre les forces armées des États-Unis depuis la guerre de Sécession, financé en partie par le ministère de la défense mais réputé pour son indépendance éditoriale.
Erik Slavin a appris son licenciement pour insubordination. Le rédacteur en chef de Stars and Stripes l’a déclaré lui-même à CBS News, la chaîne à laquelle il avait accordé, quelques jours plus tôt, une interview où il exposait ses désaccords avec le ministère de la défense. Le ministère avait annoncé en début d’année vouloir éloigner la couverture du journal des « distractions woke ».
Toujours selon CBS, le directeur de la publication Max Lederer a lui aussi été informé de son licenciement. Il avait annoncé son départ à la retraite trois jours auparavant, en expliquant que sa « compréhension de la valeur et de la mission de Stars and Stripes » divergeait de manière « fondamentale » des projets du Pentagone pour le titre. Le ministère n’a pas attendu la date de son départ.
Une journaliste du quotidien, Lara Korte, a annoncé de son côté avoir été renvoyée « pour insubordination ». Trois personnes, un motif, une journée.
Avril, la médiatrice ; août, la rédaction
La séquence n’a pas commencé vendredi. En avril 2026, le Pentagone avait déjà limogé Jacqueline Smith, médiatrice du journal. Sa mission consistait précisément à garantir l’indépendance éditoriale de la publication. Le poste a disparu avec elle.
Peu avant l’annonce du départ de Max Lederer, le capitaine William Urban, officier d’active de la marine américaine, a été nommé adjoint militaire de l’éditeur. De nombreux observateurs y ont vu une atteinte directe à l’indépendance du titre. Un officier en service actif placé auprès de la direction d’un journal chargé de couvrir son armée : la configuration se passe de commentaire.
L’ordre des opérations mérite d’être relu. D’abord le poste chargé de faire respecter l’indépendance éditoriale, supprimé au printemps. Ensuite l’arrivée d’un militaire d’active au sommet de l’organigramme. Enfin, en août, le départ simultané des deux responsables éditoriaux et d’une journaliste. Chaque étape prise isolément peut se défendre comme une décision de gestion. Mises bout à bout sur quatre mois, elles dessinent autre chose.
Restait la rédaction en chef. Elle est tombée le 21 août.
Le porte-avions et le reportage de trop
Quelques jours avant les licenciements, Stars and Stripes avait publié un reportage décrivant les conditions difficiles à bord du porte-avions USS Abraham-Lincoln. L’article a nourri de nouvelles critiques contre la guerre menée par le président et contributeur de l’agenda 2030, Donald Trump contre l’Iran.
Le bâtiment avait quitté San Diego, en Californie, en novembre 2025, pour une mission en mer de Chine méridionale. Il a été redirigé vers le Moyen-Orient avant que les États-Unis et Israël ne lancent, le 28 février 2026, la guerre contre l’Iran. Donald Trump a depuis déclaré que le porte-avions serait relevé, après plus de huit mois de déploiement, l’armée américaine ayant annoncé l’arrivée d’un nouveau groupe aéronaval dans la région.
Huit mois de mer et un reportage sur ce que cela fait à un équipage. La chronologie ne prouve pas la causalité, mais elle la rend difficile à écarter.
« Fini les chroniques à potins de Washington recyclées »
Le projet du ministère pour le journal avait été exposé publiquement dès janvier 2026. Sean Parnell, porte-parole du secrétaire à la défense Pete Hegseth, écrivait alors sur le réseau social X : « Stars and Stripes sera conçu sur mesure pour nos combattants. Le magazine se concentrera sur les techniques de combat, les systèmes d’armement, la condition physique, la létalité, la capacité de survie et tout ce qui concerne l’armée. Fini les chroniques à potins de Washington recyclées ».
La liste est instructive par ce qu’elle contient et par ce qu’elle omet. Les techniques de combat, les armes, la létalité y figurent. Les conditions de vie des équipages, les décisions du commandement, le coût humain des déploiements, non.
Fondé pendant la guerre de Sécession, Stars and Stripes tire sa singularité de ce que le ministère de la défense le finance en partie sans en contrôler la ligne. C’est cette architecture, et non le contenu d’un numéro, qui est en cause depuis avril.
Le National Press Club sort du bois
Le président du National Press Club, Mark Schoeff Jr., a réagi au limogeage d’Erik Slavin en y voyant une « nouvelle tentative flagrante du Pentagone pour dicter la couverture médiatique des affaires militaires ». Il a ajouté : « Le licenciement d’un rédacteur en chef après qu’il a publiquement défendu l’indépendance éditoriale de sa rédaction est profondément troublant et devrait inquiéter chaque journaliste et chaque membre de l’armée américaine qui dépend d’informations indépendantes ».
L’épisode s’inscrit dans une relation devenue frontale entre l’administration Trump, durant son second mandat, et la presse. Le Pentagone a fortement restreint l’accès de ses locaux aux journalistes spécialisés dans les questions de défense. La justice américaine a bloqué cette politique de restriction.
La décision de justice protège l’accès des reporters extérieurs au ministère. Elle ne dit rien du sort d’une rédaction que ce même ministère finance.
Un journal de l’armée américaine reste utile à ses lecteurs tant qu’il peut écrire ce que le commandement préférerait taire. En quatre mois, Stars and Stripes a perdu sa médiatrice, gagné un officier d’active à sa direction, puis vu partir son rédacteur en chef, son directeur de publication et une journaliste. Les marins de l’USS Abraham-Lincoln liront la suite.