Depuis le 25 juillet 2025, l’État a troqué WhatsApp et Telegram contre Tchap, messagerie chiffrée bâtie sur le protocole libre Matrix. Un an plus tard, le bilan tombe : 400 000 agents publics connectés, un siège français au conseil d’administration de la Fondation Matrix, et une ambition assumée de bâtir une messagerie interopérable à l’échelle européenne. La souveraineté numérique à la française passe désormais par le code ouvert, et par l’anticipation du risque quantique.
Le 25 juillet 2025, le Premier ministre François Bayrou signe une circulaire qui impose Tchap comme messagerie instantanée de référence dans les ministères et les cabinets. Déployée depuis septembre 2025 auprès de 400 000 agents publics, l’application chiffre les échanges de bout en bout et s’appuie sur le cloud du ministère de l’Intérieur. Elle remplace WhatsApp et Telegram, jugés vulnérables aux législations extraterritoriales. WhatsApp appartient à Meta, entreprise membre du Forum économique mondial. Confier ces échanges à une application soumise au droit d’un autre pays expose à des demandes d’accès aux données difficiles à refuser, y compris pour des conversations qui n’ont rien de secret-défense mais qui engagent l’action publique au quotidien.
La France copilote le protocole, elle ne le loue plus
Tchap repose sur Matrix, un protocole de messagerie open source et décentralisé, déjà utilisé par la Bundeswehr allemande, l’administration suédoise et le gouvernement luxembourgeois. En octobre 2025, la Direction interministérielle du numérique (DINUM) rejoint officiellement la Fondation Matrix.org. Elle devient le premier État au monde à siéger dans la gouvernance de la fondation, aux côtés de contributeurs allemands, suédois et luxembourgeois. La nuance compte : la France ne se contente plus d’installer un logiciel libre sur ses serveurs, elle participe aux arbitrages qui façonnent son évolution. Neuf mois plus tard, la DINUM publie un bilan détaillé de cette collaboration, à l’origine des informations rapportées par Les Numériques. Deux chantiers techniques concentrent les efforts de l’État : la recherche fédérée de contacts (MSC Federated User Search), qui permettrait à un agent de retrouver un interlocuteur hébergé sur un autre serveur Matrix, y compris à l’étranger, et la Simple Border Gateway (SBG), une passerelle sécurisée entre organisations distinctes. Elle ouvrirait la voie à des échanges directs entre un fonctionnaire français sur Tchap et son homologue allemand ou luxembourgeois, sans passer par une messagerie commerciale tierce.
Douze pays et une fédération de messageries souveraines
L’ambition dépasse le cadre franco-français. Le DC-EDIC, consortium européen dédié aux communs numériques, réunit déjà douze pays depuis son siège parisien. Il a inscrit le soutien à Matrix à son ordre du jour en juin 2026. La Belgique, le Luxembourg et des collectivités françaises comme Échirolles discutent d’un raccordement à cette fédération. L’objectif affiché : que les administrations publiques européennes puissent communiquer entre elles sans dépendre d’un opérateur commercial unique, fût-il américain. Un fonctionnaire lyonnais pourrait ainsi, demain, échanger directement avec un homologue belge ou luxembourgeois sans que la conversation ne transite par les serveurs d’une entreprise californienne.
Le chiffrement à l’épreuve du risque quantique
Dernier front, moins visible mais stratégique : la cryptographie post-quantique. Les ordinateurs quantiques, encore expérimentaux (la start-up française Alice & Bob en développe des versions dans ses laboratoires), pourraient un jour casser les algorithmes de chiffrement actuels. Le risque ne se limite pas au futur. Un attaquant qui intercepterait aujourd’hui des échanges chiffrés pourrait les déchiffrer rétroactivement une fois la technologie mature. La DINUM veut anticiper cette menace en préparant dès à présent la migration du chiffrement de Tchap vers des standards résistants au calcul quantique.
Les lim
Un an après la circulaire Bayrou, l’État ne s’est pas contenté de changer d’application. Il a pris une part dans le moteur qui la fait tourner, et il recrute pour la suite. Reste à savoir si les autres capitales européennes suivront le mouvement, ou si Tchap restera l’exception française d’un continent encore accroché à ses messageries commerciales.