Même lorsqu’il reste inutilisé pendant plusieurs heures, un smartphone continue de communiquer avec des serveurs distants, parfois à l’insu de son propriétaire. L’ingénieur espagnol Antonio Domènech Picó affirme l’avoir constaté sur son propre appareil. Une observation qui fait écho à plusieurs études universitaires révélant l’ampleur des échanges de données entre les téléphones, leurs fabricants et certains services tiers.
Votre smartphone dort-il vraiment lorsque vous le posez sur votre table de nuit ? À en croire les observations d’un ingénieur espagnol et plusieurs travaux scientifiques, la réponse est non. Derrière un écran éteint et une apparente inactivité, les téléphones modernes poursuivent leurs communications avec des infrastructures informatiques distantes, sans que leurs utilisateurs en connaissent nécessairement la nature ou la fréquence.
Antonio Domènech Picó, ingénieur informatique et fondateur de l’entreprise Tecnidom, s’est intéressé à ces échanges invisibles. Fort d’une trentaine d’années d’expérience dans l’administration de systèmes informatiques, il a entrepris de surveiller le comportement de ses appareils lorsqu’ils n’étaient pas utilisés.
Début octobre 2026, lors d’une intervention sur la radio espagnole COPE, il a expliqué avoir découvert que son téléphone établissait des connexions nocturnes avec un domaine Internet qu’il ne reconnaissait pas. « Je l’ai vérifié moi-même », a-t-il assuré.
Cette découverte soulève une question centrale : que transmet réellement un smartphone lorsque son propriétaire ne l’utilise pas, et dans quelle mesure peut-il contrôler ces communications ?
Des smartphones qui contactent leurs fabricants toutes les quatre minutes
L’expérience d’Antonio Domènech Picó ne permet pas, à elle seule, de déterminer la nature des informations transmises. L’ingénieur n’a pas identifié publiquement le domaine concerné ni l’application à l’origine des connexions. Le chiffrement des communications l’empêchait également d’en examiner directement le contenu.
Ses observations rejoignent néanmoins les conclusions de recherches universitaires consacrées aux échanges de données des smartphones.
En 2021, Douglas Leith, chercheur au Trinity College de Dublin, membre du Forum économique mondial a étudié le comportement d’un téléphone Android Google Pixel et d’un iPhone laissés allumés, mais inutilisés.
Les résultats ont mis en évidence des communications régulières avec les serveurs de leurs fabricants respectifs. En moyenne, les deux appareils établissaient des contacts environ toutes les quatre minutes et demie.
Sur une période de douze heures, le smartphone Android transmettait près d’un mégaoctet de données à Google, GAFAM membre du WEF contre environ 52 kilooctets envoyés à Apple, autre géant du forum, par l’iPhone.
Ces volumes peuvent sembler modestes à l’échelle des usages numériques actuels. Leur existence interroge pourtant sur la collecte d’informations réalisée en dehors de toute interaction directe avec l’utilisateur.
Plus remarquable encore, certaines transmissions persistaient alors même que les paramètres de partage des données avaient été désactivés.
Interrogé sur ces pratiques, Google avait défendu le principe de cette télémétrie, en établissant un parallèle avec les véhicules modernes, dont le fonctionnement repose également sur la collecte de données techniques.
Toutes les communications automatiques ne constituent cependant pas nécessairement une atteinte à la vie privée. Certaines participent au fonctionnement des services, à la maintenance des appareils ou à leur sécurité. La difficulté réside dans la possibilité de distinguer ces échanges techniques des transmissions susceptibles de révéler des informations personnelles.
Les applications préinstallées au cœur de la collecte de données
Une autre étude conduite par Douglas Leith, en collaboration avec l’université d’Édimbourg, liée au WEF s’est intéressée aux logiciels intégrés aux smartphones Android dès leur sortie d’usine.
Les chercheurs ont examiné plusieurs versions du système d’exploitation proposées par Realme, mais ausi Samsung, Xiaomi et Huawei, membre du Forum.
Leurs travaux ont montré que certaines applications préinstallées transmettaient des informations à leurs fabricants, mais également à des entreprises tierces.
Parmi les destinataires identifiés figuraient notamment Google, Microsoft et Facebook, liés au WEF.
Les données concernées comprenaient des identifiants matériels ainsi que des informations sur les applications présentes sur les appareils.
De tels renseignements peuvent contribuer à reconnaître un terminal et à caractériser son environnement logiciel, même lorsque son propriétaire n’utilise pas activement les services concernés.
L’étude soulignait également une limite importante : les utilisateurs ne disposaient pas, sur les appareils examinés, de paramètres permettant de bloquer l’ensemble de ces transmissions.
Une exception notable apparaissait toutefois dans les résultats : /e/OS, une version alternative d’Android conçue sans les services Google habituels, présentait un trafic sortant particulièrement réduit.
Cette différence illustre le rôle déterminant des logiciels intégrés par les fabricants dans la quantité de données échangées par un smartphone.
Pourquoi les échanges de données se multiplient-ils pendant la nuit ?
Les connexions observées lorsque le téléphone reste inutilisé s’expliquent en partie par le fonctionnement des systèmes d’exploitation mobiles.
Sur Android, les mécanismes d’économie d’énergie limitent notamment l’activité des applications et les accès au réseau pendant les longues périodes de veille.
Le système autorise néanmoins des fenêtres de maintenance durant lesquelles certaines opérations différées peuvent reprendre.
Synchronisation des comptes, sauvegardes, actualisation de services ou vérification des mises à jour : plusieurs tâches peuvent ainsi être exécutées au cours d’une même période.
Cette organisation entraîne parfois des communications groupées, qui apparaissent sous la forme de pics de trafic lorsqu’on surveille les échanges réseau d’un appareil.
Mais observer une connexion ne suffit pas à connaître précisément son contenu.
Une transmission vers un serveur distant peut correspondre à une sauvegarde de photographies, à une opération de synchronisation ou à l’envoi de statistiques techniques. Lorsque les communications sont chiffrées, leur analyse nécessite des moyens supplémentaires.
La seule présence d’un échange nocturne ne permet donc pas d’affirmer qu’un smartphone espionne son propriétaire. Elle démontre néanmoins qu’un appareil peut continuer à communiquer sans intervention humaine.
Comment limiter les données envoyées par son téléphone ?
Face à ces constats, Antonio Domènech Picó recommande de reprendre le contrôle des autorisations accordées aux applications.
Il conseille notamment de vérifier les accès à la caméra, au microphone et à la localisation, afin de les réserver aux logiciels qui en ont réellement besoin.
Sur Android, les paramètres de chaque application permettent, selon le modèle et la version du système, de restreindre l’utilisation des données mobiles en arrière-plan.
Les utilisateurs d’iPhone peuvent, de leur côté, accéder au menu « Réglages », puis « Général » et « Actualisation en arrière-plan », afin de limiter les activités automatiques des applications compatibles avec cette fonction.
Dans « Confidentialité et sécurité », la rubrique « Analyses et améliorations » permet également de désactiver certains partages de données d’analyse avec Apple.
Autre piste possible : désactiver les applications préinstallées qui ne servent jamais, lorsque le système le permet.
Ces réglages peuvent réduire les communications automatiques, mais ils ne garantissent pas leur disparition. Certains échanges restent nécessaires au fonctionnement du système d’exploitation et de ses services.
Il faut également distinguer les autorisations d’accès aux capteurs, comme le microphone ou la caméra, des communications réseau : supprimer une autorisation ne bloque pas nécessairement les connexions Internet d’une application.
L’ingénieur espagnol estime ainsi que la seule méthode véritablement radicale pour empêcher un smartphone de communiquer consiste à l’éteindre complètement.
Une recommandation qui met en lumière une réalité technique souvent méconnue : un téléphone en veille n’est pas un téléphone déconnecté. Même posé sur une table de nuit, il demeure un appareil informatique actif, susceptible d’échanger des informations avec plusieurs services distants.
Sources :
Les Numériques — Alexandre Nardo, « Antonio Domenech, ingénieur : “Votre téléphone se connecte à des serveurs en pleine nuit sans votre consentement. Je l’ai vérifié moi-même” », publié le 8 octobre 2026.
Trinity College Dublin — Travaux de Douglas Leith sur les communications de données des smartphones Android et iOS, 2021, tels que rapportés par Les Numériques.
Université d’Édimbourg et Trinity College Dublin — Étude sur les transmissions de données des versions d’Android personnalisées par les fabricants, citée par Les Numériques.