Dix millions de moustiques relâchés chaque semaine dans les rues : c’est la méthode que Singapour applique depuis dix ans contre la dengue, avec des mâles porteurs d’une bactérie qui rend leur descendance non viable. La cité-État s’achemine vers son plus faible bilan annuel depuis plus de vingt ans. Le dispositif s’appuie aussi sur des amendes, des peines de prison et deux robots chasseurs de larves.
Le principe tient en une phrase et personne, à Singapour, ne s’en cache. L’Agence nationale de l’environnement (NEA) élève en laboratoire des moustiques Aedes aegypti mâles porteurs d’une souche de la bactérie Wolbachia, puis les relâche par millions. Quand ces mâles s’accouplent avec des femelles sauvages, les œufs qui en résultent n’éclosent pas. Lâcher après lâcher, la population de moustiques diminue, et les infections avec elle.
Le programme, baptisé « Debug », a été lancé il y a près d’une décennie, alors que la trajectoire des cas de dengue semblait devoir mener la cité-État vers 30 000 malades par an. Les femelles Aedes aegypti sont les vectrices de la maladie. La méthode ne les tue pas : elle les prive de descendance.
Le volume est ce qui frappe. Dix millions de moustiques produits et relâchés chaque semaine, sans interruption depuis bientôt dix ans. Singapour a industrialisé l’élevage de l’insecte qu’elle combat.
Le plus faible bilan depuis plus de vingt ans
Dans une enquête publiée en mai 2026 pour le dixième anniversaire du programme, la chaîne Channel News Asia constate que « Singapour semble en voie d’enregistrer son plus faible nombre annuel de cas de dengue depuis plus de vingt ans ». Le résultat est repris par Courrier international dans son numéro 1868, consacré aux moustiques et en vente du 20 au 26 août 2026.
La même chaîne prend soin de ne pas attribuer ce recul au seul lâcher de moustiques. Le succès se conjugue, écrit-elle, avec « une surveillance accrue, des campagnes d’éducation et des efforts de répression déployés au fil des ans ». C’est la partie du dispositif dont on parle le moins et qui, à Singapour, se lit dans le code pénal.
Trois mois de prison pour un pot de fleurs
La population est sommée de faire la guerre à toute eau stagnante, dans les pots de fleurs comme dans les gouttières, rappelle The Independent. Une négligence peut coûter jusqu’à 5 000 dollars singapouriens, soit environ 3 400 euros, et jusqu’à trois mois de prison, détaille The Straits Times.
Le quotidien cite le cas d’une femme condamnée en 2023 à payer 1 400 dollars singapouriens, près de 1 000 euros, pour avoir laissé des larves se développer dans ses toilettes. La sanction ne visait pas une épidémie déclarée, ni une contamination avérée. Elle visait de l’eau immobile.
C’est le point où la politique sanitaire singapourienne cesse d’être transposable telle quelle. Le lâcher de moustiques stériles relève de la biologie et se copie ; l’amende de 3 400 euros pour une gouttière relève d’un rapport entre l’État et les habitants qui ne se copie pas.
Un robot de la taille d’une boîte à chaussures
Depuis un an, les autorités disposent d’un troisième outil, nommé Sable. Mis au point par l’université de technologie et de design de Singapour (SUTD), l’engin fait la taille d’une boîte à chaussures et « peut se faufiler dans des espaces étroits et difficiles d’accès », selon The Straits Times. Il embarque des caméras et un réservoir de larvicide que l’on déclenche à distance.
La même université a conçu Dragonfly, un piège mobile qui se déplace seul dans les espaces ouverts, écoles ou parcs. Il attire les moustiques par lumière ultraviolette et phéromones, puis les avale dans un bac équipé d’un piège à colle. Deux machines pour traquer des insectes que l’on produit par ailleurs à dix millions d’exemplaires par semaine.
L’ensemble dessine une politique publique à quatre étages : une biotechnologie, une surveillance, un arsenal répressif et une robotique. Aucun de ces étages ne fonctionne seul, et c’est probablement la leçon la plus utile du dossier singapourien.
La méthode se regarde de loin, mais la question qu’elle pose est proche : que feraient les pays européens si la dengue devait s’y installer durablement ? Singapour a répondu par le laboratoire, le robot et le tribunal. Les trois ensemble. Rien d’étonnant lorsque l’on considère que le président de Tharman Shanmugaratnam, a été nommé en mai 2019 au Board of Trustees, le conseil de fondation du Forum économique mondial qui promeut la IVe Revolution industrielle, la révolution numérique.