You are currently viewing Sermons inedits de saint Augustin : eclairage sur un passage enigmatique de la Bible
Photo : Antonio Rodriguez (1636-1691) / Wikimedia Commons (domaine public - Google Art Project)

Sermons inedits de saint Augustin : eclairage sur un passage enigmatique de la Bible

Deux sermons jusqu’alors inconnus de saint Augustin, l’un des Peres de l’Eglise les plus influents de l’histoire du christianisme occidental, ont ete identifies dans un manuscrit latin du XIIe siecle conserve en Pologne. Ces textes eclairent un episode biblique sur lequel les theologiens debattent depuis des siecles : l’evocation de l’esprit du prophete Samuel par une sorciere.

En 2024, le professeur Christian Tornau, specialiste de latin a l’Universite Julius-Maximilians de Wurtzbourg (Allemagne), recoit un appel d’un collaborateur de l’association du monastere de Bad Doberan, en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale. Ce dernier lui soumet un codex du XIIe siecle contenant six sermons attribues a Augustin d’Hippone (354-430), aujourd’hui conserve a la bibliothèque diocésaine de Pelplin, en Pologne – établissement héritier du monastère de Bad Doberan dont il fut la maison fille. La mission, a priori ordinaire, tourne rapidement a la révélation : deux des six sermons constituent, selon le chercheur, des écrits inédits du Docteur de l’Eglise.

Le professeur Tornau travaille depuis lors avec la professeure Dorothea Weber et le docteur Clemens Weidmann, éditeurs au sein du Corpus Scriptorum Ecclesiasticorum Latinorum (CSEL), institution viennoise de référence pour l’édition des textes latins chrétiens, en vue de la publication d’une édition critique. La parution est prevué a la fin de l’année 2026.

Le contenu des sermons : la sorciere d’Endor et la question de la theodicee

Les deux sermons nouvellement identifies portent sur un passage du Premier Livre de Samuel (chapitre 28), communement désigné sous le nom d’épisode de la sorcière d’Endor. Dans ce récit de l’Ancien Testament, le roi Saul, accablé avant une bataille contre les Philistins, consulte une necromancienne qui prétend faire apparaitre l’esprit du prophète Samuel déja mort. Celui-ci lui annonce sa défaite et sa mort imminente.

Ce texte a longtemps suscité des interpretations divergentes au sein de la théologie chrétienne. Le premier sermon, preché lors d’un office dominical, expose les deux lectures possibles sans trancher : soit le prodige est une supercherie de la sorcière, soit Dieu a lui-meme autorisé l’apparition pour avertir Saul. Le second sermon, délivré le mercredi suivant, pondère ces hypotheses de maniere plus approfondie. Selon le professeur Tornau, cette construction en deux temps est caracteristique de la methode pédagogique d’Augustin, qui aimait laisser son auditoire formuler ses propres conclusions avant d’en discuter collectivement.

L’episode souleve plus largement ce que les chercheurs designent comme le probleme de la theodicee : comment un Dieu omnipotent peut-il permettre qu’un necromancien evoque l’esprit d’un prophete ? Cette question, note le professeur Tornau, est restée ouverte dans la pensée augustinienne, et les deux sermons n’y apportent pas de réponse définitive – ce qui est, en soi, conforme au style du théologien.

Authentification rigoureuse et consensus scientifique

La demarche d’authentification a ete menée avec methode. Apres plusieurs mois d’analyse stylistique et de comparaison avec le corpus établi d’Augustin, le professeur Tornau a organise, a l’automne 2025, une école d’été a Vienne réunissant une vingtaine de latinistes spécialistes. A l’issue de ces travaux collectifs, l’ensemble des participants s’est accorde sur l’authenticité des textes. Le style, l’humour et les références doctrinales correspondent sans ambiguité a ceux de l’eveque d’Hippone, selon les conclusions du groupe.

Il convient de rappeler que la recherche augustinienne a deja connu des decouveries importantes : en 1990, trente sermons inedits avaient ete identifies a Mayence (Allemagne) par le chercheur Francois Dolbeau, constituant ce que les specialistes considèrent comme la trouvaille majeure du XXe siecle en matiere de patristique latine. Le professeur Tornau lui-meme precise que la decouverte de Pelplin est « moins spectaculaire » que celle de Mayence, mais qu’elle enrichit néanmoins l’oeuvre augustinienne de deux textes d’un interet certain pour la theologie et l’histoire de la predication.

Reconstitution de la tradition manuscrite

La question de la transmission du manuscrit a pose un defi supplementaire. La creation d’une copie au XIIe siecle est jugee tardive par rapport aux usages habituels : les manuscrits augustiniens etaient generalement copies aux VIIIe et IXe siecles. Le chercheur allemand estime qu’un exemplaire anterieur, provenant de l’abbaye d’Amelungsborn en Basse-Saxe, a vraisemblablement servi de modele. Un ancien catalogue de cette abbaye mentionne en effet un texte presentant les memes intitules et la meme sequence que le codex de Pelplin. Toutefois, cette hypothese ne peut etre confirmee avec certitude, la bibliotheque d’Amelungsborn ayant ete entierement detruite lors de la guerre de Trente Ans (1618-1648).

Cette lacune documentaire illustre l’une des difficultes inherentes a la recherche en philologie latine medievale : la conservation des textes antiques depend etroitement des vicissitudes de l’histoire. La survie du codex de Pelplin jusqu’a nos jours tient donc, en partie, au hasard de la preservation du patrimoine monastique polonais.

L’edition critique en preparation par le CSEL permettra de rendre ces deux sermons accessibles a la communaute scientifique internationale et d’evaluer leur place dans l’ensemble de la pensee d’Augustin sur les questions de magie, de prophetie et de toute-puissance divine – un debat que les chercheurs considèrent toujours ouvert.

Source : Geo.fr – https://www.geo.fr/histoire/deux-sermons-inedits-de-saint-augustin-levent-le-voile-sur-un-passage-enigmatique-de-la-bible-232551

Laisser un commentaire