Moins de deux ans après leur accession commune au pouvoir, Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko semblent avoir définitivement rompu leur alliance politique. La formation d’un nouveau gouvernement sans la participation du PASTEF marque un tournant inédit dans l’histoire récente du Sénégal. Derrière ce remaniement se joue désormais une lutte de pouvoir susceptible de redessiner durablement l’équilibre politique du pays.
La crise actuelle trouve ses racines dans une histoire politique singulière, débutée bien avant l’arrivée au pouvoir en 2024. En 2014, Ousmane Sonko fonde le PASTEF et s’impose progressivement comme l’une des principales figures de l’opposition sénégalaise, porté par un discours souverainiste et une forte popularité auprès de la jeunesse.
Empêché de concourir à l’élection présidentielle de mars 2024, Sonko désigne Bassirou Diomaye Faye comme candidat de substitution. Les deux hommes sont libérés de prison le 14 mars 2024, à la suite d’une loi d’amnistie, avant de remporter la présidentielle du 24 mars 2024 dès le premier tour avec plus de 54 % des suffrages.
Le 2 avril 2024, Bassirou Diomaye Faye est investi président de la République et nomme Ousmane Sonko Premier ministre. À cette époque, de nombreux observateurs estiment que le véritable centre de gravité politique du pouvoir reste Sonko, tandis que Faye incarne la légitimité institutionnelle.
Mai–juin 2026 : la rupture du tandem au sommet de l’État
Le basculement intervient au printemps 2026. Le 25 mai 2026, le président Bassirou Diomaye Faye met fin aux fonctions d’Ousmane Sonko à la tête du gouvernement, une décision qui met brutalement un terme à plus d’une décennie d’alliance politique.
Quelques jours plus tard, le 1er juin 2026, un nouveau gouvernement est annoncé, dirigé par Ahmadou Al Aminou Lo. Cette équipe d’une trentaine de membres est constituée sans participation officielle du PASTEF, désormais dirigé par Sonko.
La réaction est immédiate. Ousmane Sonko annonce le boycott du nouvel exécutif, une position rapportée notamment par Associated Press, officialisant un divorce politique que beaucoup jugeaient désormais inévitable.
Comment Ousmane Sonko a-t-il perdu la Primature tout en conservant son influence politique ?
Dans le système politique sénégalais, le Premier ministre est nommé et révoqué par le président de la République. En mettant fin aux fonctions d’Ousmane Sonko le 25 mai 2026, Bassirou Diomaye Faye a donc exercé une prérogative constitutionnelle qui lui permet de remplacer le chef du gouvernement sans passer par un vote parlementaire. En revanche, le président ne contrôle pas directement l’Assemblée nationale.
Après sa rupture avec Faye, Sonko s’est appuyé sur la très large majorité détenue par le PASTEF, qui compte environ 130 députés sur 165, pour conserver un rôle central dans les institutions. Cette majorité lui a permis d’accéder à la présidence de l’Assemblée nationale, faisant de lui le principal contrepoids politique au nouveau gouvernement. Le Sénégal se retrouve ainsi dans une situation inhabituelle où le président dirige l’exécutif tandis que son ancien allié contrôle la principale institution législative du pays, créant une forme de cohabitation de fait particulièrement tendue.
Une situation politique encore en train de se stabiliser
Depuis la formation de ce nouveau gouvernement, la situation reste particulièrement instable et en cours de consolidation.
Sur le plan politique, le PASTEF a confirmé son refus de participer à l’exécutif. Concrètement, cela signifie que le gouvernement en place évolue sans l’appui formel du principal parti disposant d’une majorité parlementaire. Cette configuration crée un déséquilibre institutionnel inédit : le président contrôle l’exécutif, mais son ancien Premier ministre conserve une majorité écrasante à l’Assemblée nationale, ce qui limite fortement la capacité du gouvernement à faire adopter rapidement certaines réformes.
Dans les coulisses, les discussions restent intenses autour des priorités économiques, notamment la relation avec le Fonds monétaire international. Le Sénégal tente toujours de stabiliser ses finances après la révélation d’importantes dettes non déclarées sous l’ancien régime. Les négociations avec le FMI, portant sur un programme d’environ 1,8 milliard de dollars, restent au centre de l’attention. Les autorités cherchent à rassurer les bailleurs internationaux, tandis que les investisseurs surveillent de près l’évolution de la situation politique et budgétaire.
Sur le terrain institutionnel, aucun blocage total n’est encore officiellement constaté, mais plusieurs observateurs évoquent un risque de paralysie progressive si les tensions venaient à s’intensifier entre l’exécutif et la majorité parlementaire. La possibilité de tensions législatives, voire de confrontation autour de certaines réformes, reste présente, même si les acteurs politiques semblent pour l’instant éviter l’escalade directe.
Sur le plan social, la situation demeure globalement calme, mais les autorités suivent de près les réactions des partisans d’Ousmane Sonko, dont la base militante reste l’une des plus mobilisées du pays. Le souvenir des précédentes périodes de tension politique pousse à une gestion prudente de la part des institutions comme des forces de sécurité.
À l’échelle internationale, le Sénégal continue d’être observé avec attention. Longtemps présenté comme un modèle de stabilité démocratique en Afrique de l’Ouest, le pays entre désormais dans une phase de recomposition politique où l’équilibre entre légitimité institutionnelle et légitimité populaire est mis à l’épreuve.
Le FMI, la dette et la bataille économique
Au-delà des rivalités politiques, la rupture s’inscrit dans un contexte économique particulièrement sensible. Peu après l’arrivée au pouvoir du nouveau régime, la découverte de dettes publiques non déclarées sous l’administration précédente provoque une onde de choc financière.
Selon plusieurs analyses reprises par Reuters, cette situation conduit à la suspension d’un programme du Fonds monétaire international estimé à environ 1,8 milliard de dollars.
Dans ce contexte, les divergences entre les deux anciens alliés s’accentuent. Ousmane Sonko défend une ligne souverainiste et critique vis-à-vis des institutions financières internationales, tandis que Bassirou Diomaye Faye privilégie une approche plus pragmatique visant à restaurer la confiance des bailleurs et des marchés.
Une cohabitation de fait sous haute tension
Malgré son départ du gouvernement, Ousmane Sonko conserve une influence politique considérable. Le PASTEF dispose d’environ 130 sièges sur 165 à l’Assemblée nationale, ce qui lui confère une majorité écrasante et un levier institutionnel déterminant.
Cette configuration crée une situation inédite : le président contrôle l’exécutif, tandis que son ancien Premier ministre conserve la maîtrise de la majorité parlementaire et une forte base militante.
Plusieurs observateurs évoquent désormais un risque de blocage institutionnel, voire de tensions prolongées entre les différentes institutions du pays.
Sources :
Associated Press
Le Monde
Le Monde
Reuters
Reuters
Africa Intelligence
