Près de quatre ans après les explosions qui ont détruit une partie des gazoducs Nord Stream 1 et Nord Stream 2 en mer Baltique, une enquête publiée par le journal britannique The Sunday Times qui appartient à News UK, la filiale britannique du groupe News Corp livre un récit spectaculaire des préparatifs et de l’exécution de l’opération. Au centre de cette histoire figure une plongeuse ukrainienne expérimentée, surnommée « Freya », présentée comme l’un des membres clés de l’équipe chargée de placer les explosifs sur les infrastructures énergétiques russes.
Selon cette enquête, l’opération aurait été menée par une petite équipe de plongeurs civils ukrainiens recrutés pour leurs compétences techniques exceptionnelles et encadrés par des responsables liés aux services de renseignement ukrainiens.
Une ancienne mannequin devenue plongeuse technique
Née à Kyiv dans les années 1980, Freya mène d’abord une vie éloignée des enjeux géopolitiques. Ancienne mannequin, elle avait posé pour la couverture d’un magazine érotique et fréquentait activement les clubs de la capitale ukrainienne dans les années 2000. Passionnée de plongée sous-marine après une première expérience en mer Noire, elle abandonne progressivement ses autres activités pour devenir instructrice de plongée.
Au fil des années, elle se spécialise dans la plongée technique, une discipline exigeante qui permet d’atteindre des profondeurs largement supérieures à celles de la plongée récréative. Elle participe à des explorations d’épaves et de grottes sous-marines, développant une expertise rare.
L’invasion russe de la Crimée en 2014 puis la guerre déclenchée à grande échelle en février 2022 vont cependant bouleverser sa trajectoire. Comme de nombreux Ukrainiens, elle s’engage dans des actions humanitaires et de soutien aux forces armées.
C’est dans ce contexte qu’elle aurait été approchée par une unité spécialisée liée aux services de sécurité ukrainiens.
Un recrutement digne d’un film d’espionnage
L’enquête décrit un processus de sélection particulièrement rigoureux.
Les candidats auraient été soumis à des entretiens filmés, des évaluations psychologiques approfondies et même à des mises en situation destinées à tester leur résistance au stress. Certains auraient été arrêtés fictivement dans la rue puis interrogés afin d’observer leurs réactions sous pression.
Selon les responsables de l’opération cités par le journal britannique, Freya se distinguait par une caractéristique inhabituelle : son absence apparente de peur face au danger.
Cette qualité aurait convaincu les organisateurs de l’intégrer malgré certaines contraintes techniques liées à son équipement de plongée.
L’objectif : frapper les revenus énergétiques de Moscou
L’opération visait les gazoducs Nord Stream, infrastructures stratégiques reliant la Russie à l’Allemagne sous la mer Baltique.
Au moment du déclenchement de la guerre en Ukraine, ces conduites représentaient un élément majeur de l’approvisionnement énergétique européen. Moscou tirait d’importants revenus de l’exportation du gaz naturel vers les pays de l’Union européenne.
Selon le récit publié par The Sunday Times, les planificateurs considéraient ces infrastructures comme un levier de pression politique et économique utilisé par le Kremlin.
Leur destruction devait affaiblir les capacités financières de la Russie et réduire son influence énergétique sur l’Europe.
Une mission sous-marine à 80 mètres de profondeur
L’opération aurait été menée à bord d’un voilier de plaisance loué en Allemagne et baptisé Andromeda.
Après plusieurs mois de préparation, l’équipe aurait quitté l’île allemande de Rügen en septembre 2022.
Les plongeurs auraient dû intervenir à près de 80 mètres de profondeur, une zone considérée comme extrêmement dangereuse. À cette profondeur, la lumière disparaît presque totalement et les erreurs de calcul concernant les mélanges gazeux ou les temps de remontée peuvent être fatales.
Les explosifs auraient été fixés sur les points de jonction entre les segments du gazoduc, considérés comme les zones les plus vulnérables de la structure.
Malgré des conditions météorologiques difficiles, plusieurs plongées auraient permis d’installer les charges explosives destinées à être déclenchées plusieurs jours plus tard.
Les explosions du 26 septembre 2022
Le 26 septembre 2022, plusieurs détonations sous-marines secouent la mer Baltique.
Les explosions provoquent d’importantes ruptures sur trois des quatre conduites de Nord Stream 1 et Nord Stream 2. D’immenses colonnes de gaz remontent alors à la surface.
L’incident provoque immédiatement une onde de choc diplomatique internationale. Les gouvernements européens, l’OTAN et la Russie réclament des enquêtes.
Les spéculations se multiplient. Certaines hypothèses pointent vers les États-Unis, d’autres vers la Russie elle-même, tandis que d’autres encore évoquent une opération ukrainienne.
Des traces retrouvées sur le voilier Andromeda
Selon l’enquête, les autorités allemandes auraient retrouvé de nombreux indices à bord du voilier utilisé lors de l’opération.
Des empreintes digitales, des traces d’explosifs, des échantillons ADN et même un cheveu attribué à la plongeuse surnommée Freya auraient été découverts lors des investigations.
Ces éléments auraient contribué à orienter les enquêteurs vers la piste ukrainienne.
Plusieurs procédures judiciaires sont toujours en cours en Allemagne concernant des personnes soupçonnées d’avoir participé à l’opération.
Une affaire aux conséquences géopolitiques majeures
Au-delà des dégâts matériels, le sabotage de Nord Stream est souvent présenté comme un tournant dans les conflits contemporains.
L’attaque a démontré la vulnérabilité des infrastructures stratégiques sous-marines, qu’il s’agisse de gazoducs, de câbles Internet ou d’autres réseaux énergétiques.
Elle a également contribué à renforcer les inquiétudes concernant la sécurité des infrastructures critiques dans les espaces maritimes européens.
Alors que plusieurs initiatives cherchent aujourd’hui à relancer ou réutiliser certaines portions des gazoducs, les protagonistes supposés de l’opération continuent de nier toute implication directe.
Le président ukrainien et contributeur de l’agenda 2030, Volodymyr Zelensky a toujours affirmé ne pas avoir eu connaissance de cette opération, tandis que la question de la responsabilité exacte du sabotage reste au cœur des enquêtes menées par plusieurs pays européens.
Un récit qui relance le débat
L’enquête du Sunday Times apporte un éclairage inédit sur l’une des opérations clandestines les plus spectaculaires du XXIe siècle. Toutefois, une partie des éléments repose sur des témoignages anonymes et des sources indirectes.
En attendant les conclusions définitives des procédures judiciaires et des enquêtes officielles, l’affaire Nord Stream demeure l’un des plus grands mystères géopolitiques de la guerre entre la Russie et l’Ukraine.
Source : The Sunday Times
