La remilitarisation du Japon s’accélère depuis l’arrivée au pouvoir de la Première ministre Sanae Takaichi. Tokyo a porté son budget de défense au-dessus de 2 % du PIB dès 2026, deux ans avant l’échéance initialement fixée, dans un climat de tensions avec la Chine, la Russie et la Corée du Nord. Une déclaration de la cheffe du gouvernement sur Taïwan a par ailleurs déclenché la pire crise diplomatique entre Tokyo et Pékin depuis des décennies.
Neuf mille milliards de yens, environ 58 milliards de dollars. C’est le montant du budget de défense approuvé par le gouvernement japonais pour l’exercice 2026, en hausse de 9,4 % sur un an, selon des chiffres relayés par Newsweek et par Le Devoir. Un record. Cette enveloppe fait basculer le Japon au-dessus du seuil symbolique de 2 % du PIB consacré à la défense, un cap que le gouvernement précédent ne visait qu’en 2027. Sanae Takaichi l’a fait atteindre dès 2026, avec deux ans d’avance, selon les informations reprises par Infobae. Le pays deviendrait ainsi le troisième budget militaire mondial, derrière les Etats-Unis et la Chine.
Les crédits se répartissent entre plusieurs postes très concrets : 970 milliards de yens pour les missiles longue portée dits « standoff », 177 milliards pour les missiles Type-12 à portée de 1 000 kilomètres, 100 milliards pour le système de drones SHIELD, 160 milliards pour le chasseur de nouvelle génération développé avec le Royaume-Uni et l’Italie. Des choix budgétaires directement inspirés, selon plusieurs analyses relayées par la presse spécialisée, des enseignements tirés de la guerre en Ukraine : drones, munitions, capacités de navigation autonome.
Un doublement programmé depuis 2022
Rien de tout cela n’est improvisé. Le virage remonte à 2022, sous le gouvernement de Fumio Kishida, qui avait acté un plan quinquennal destiné à doubler les dépenses militaires du Japon. Le budget 2026 en constitue la quatrième annuité. Ce que Sanae Takaichi a changé, c’est le calendrier : accélération de la trajectoire, anticipation des livraisons, et un discours beaucoup plus assumé sur la nécessité de dissuader Pékin.
Les responsables japonais décrivent, selon les propos rapportés par Le Devoir, un environnement stratégique « le plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale ». Navires et avions militaires chinois et russes naviguent et survolent de plus en plus régulièrement les abords du territoire japonais. La Corée du Nord poursuit ses tirs de missiles. Washington, de son côté, exerce une pression constante sur ses alliés : Donald Trump réclame que les pays de son dispositif de sécurité portent leur effort de défense entre 3,5 % et 5 % du PIB.
La phrase de trop sur Taïwan
Le 7 novembre 2025, devant la Diète nationale, Sanae Takaichi a évoqué un scénario précis : un blocus militaire chinois du détroit de Bashi, au large de Taïwan, impliquant l’usage de navires de guerre. Une telle situation, a-t-elle affirmé, « pourrait constituer une situation menaçant la survie du Japon », ouvrant la voie à l’exercice du droit à l’autodéfense collective inscrit dans la législation sécuritaire de 2015.
Pékin n’a pas laissé passer. Le consul général de Chine à Osaka, Xue Jian, a publié sur le réseau social X un message menaçant, rapidement supprimé, évoquant la nécessité de « couper ce cou sale ». La Chine a exigé une rétractation officielle. Tokyo a refusé. Pékin a répliqué par des mesures concrètes : avertissements aux voyageurs chinois dès le 14 novembre, restrictions sur les importations de produits de la mer japonais, puis contrôles à l’export sur les terres rares en janvier 2026. Le tourisme chinois au Japon s’est effondré, avec une perte économique estimée entre 500 millions et 1,2 milliard de dollars dans un premier temps, un chiffre qui pourrait grimper jusqu’à 9 à 11 milliards de dollars si le boycott se prolonge.
Séoul et Taipei suivent le mouvement
Le Japon n’est pas seul dans cette course. Taïwan vise environ 4 % de son PIB consacré à la défense pour 2027. La Corée du Sud, à 2,3 % en 2025, affiche l’objectif de 3,5 % d’ici 2035. Toute la région Asie-Pacifique réarme, chacun à son rythme, sous l’oeil d’une administration américaine qui pousse ses alliés à financer davantage leur propre sécurité plutôt que de compter uniquement sur le parapluie militaire des Etats-Unis.
Pour le Japon, pays dont la Constitution pacifiste de l’après-guerre encadrait strictement les capacités militaires, ce basculement budgétaire et doctrinal marque une rupture. Sanae Takaichi, connue pour ses positions favorables à Taïwan, assume ce changement de ligne, quitte à en payer le prix diplomatique et économique face à son voisin chinois.
Neuf mille milliards de yens plus tard, le Japon d’après-guerre ressemble de moins en moins à celui que ses propres textes fondateurs avaient dessiné. La remilitarisation du Japon n’est plus un débat feutré de spécialistes de la défense, elle se lit dans les chiffres, dans les missiles commandés et dans les vols annulés vers Tokyo. Reste à savoir si Pékin considérera cette démonstration de force comme une dissuasion efficace, ou comme une provocation de plus.
Source : Radio France, France Culture, Le Journal de l’éco, « Japon : la remilitarisation accélérée au nom de la souveraineté et de la sécurité », par Karyn Nishimura, journaliste à Tokyo, présenté par Anne-Laure Chouin, publié le 4 septembre 2026. Écouter le podcast.