Puits de carbone forestier : Canopée accuse la France de sacrifier ses forêts dans sa nouvelle stratégie climatique

Alors que le gouvernement vient de soumettre sa troisième Stratégie nationale bas-carbone (SNBC 3) à la consultation publique, l’ONG Canopée tire la sonnette d’alarme. Dans un rapport publié le 29 juin, l’organisation estime que la France renonce à restaurer son principal puits de carbone terrestre en revoyant fortement à la baisse ses ambitions forestières. Une critique qui intervient dans un contexte où les forêts françaises, fragilisées par le changement climatique, absorbent déjà beaucoup moins de dioxyde de carbone qu’il y a une dizaine d’années.

Longtemps considérées comme un allié majeur de la lutte contre le réchauffement climatique, les forêts françaises traversent une crise silencieuse. Sous l’effet des sécheresses répétées, des canicules, des incendies et de la prolifération des parasites favorisée par le changement climatique, leur capacité à absorber le dioxyde de carbone s’est considérablement réduite. Cette évolution inquiète de nombreux scientifiques depuis plusieurs années. Désormais, c’est aussi une source de tensions entre le gouvernement et les associations environnementales.

Le 29 juin, l’ONG Canopée a publié une analyse particulièrement sévère de la troisième Stratégie nationale bas-carbone (SNBC 3), actuellement soumise à consultation publique. Selon l’association spécialisée dans la préservation des forêts, le nouveau document stratégique de l’État acte un véritable recul des ambitions françaises concernant le puits de carbone forestier, pourtant indispensable à l’atteinte de la neutralité carbone prévue pour 2050.

Une stratégie climatique revue à la baisse

La Stratégie nationale bas-carbone constitue la feuille de route officielle de la France pour respecter ses engagements climatiques, notamment ceux découlant de l’Accord de Paris et du Pacte vert européen. La première version de cette stratégie a été adoptée en 2015 avant d’être révisée une première fois en 2020. La troisième édition, présentée en 2025 puis mise en consultation publique en 2026, fixe les trajectoires de réduction des émissions de gaz à effet de serre jusqu’en 2050.

Pour atteindre la neutralité carbone, la France ne peut pas uniquement compter sur la baisse de ses émissions. Elle doit également préserver des puits de carbone capables de capter naturellement une partie du CO₂ présent dans l’atmosphère. Les forêts représentent de loin le principal de ces puits naturels. Or, selon Canopée, la nouvelle SNBC ne cherche plus réellement à restaurer cette capacité d’absorption. L’organisation estime au contraire que le gouvernement adapte désormais ses objectifs à la dégradation actuelle des forêts plutôt que de mettre en œuvre des politiques permettant leur régénération.

Cette orientation constitue, selon l’association, un changement de philosophie majeur. Là où les versions précédentes affichaient des objectifs de reconquête du puits de carbone forestier, la nouvelle stratégie intègre comme presque inévitable son affaiblissement durable. Le constat dressé par les scientifiques est préoccupant depuis plusieurs années. Au début des années 2010, les forêts françaises absorbaient environ 60 millions de tonnes équivalent CO₂ chaque année. Cette capacité n’a cessé de diminuer.

Les sécheresses exceptionnelles de 2018, 2019 et 2022, auxquelles se sont ajoutées les vagues de chaleur répétées et les attaques massives de scolytes sur les épicéas, ont profondément fragilisé les massifs forestiers. Les mortalités d’arbres se multiplient tandis que leur croissance ralentit fortement. Selon les données reprises par Canopée, le puits de carbone forestier ne représente aujourd’hui plus qu’une fraction de ce qu’il était il y a une dizaine d’années. Cette baisse ne constitue pas seulement un problème écologique. Elle remet également en question la trajectoire climatique française. Moins les forêts stockent de carbone, plus les autres secteurs de l’économie doivent réduire rapidement leurs émissions pour compenser cette perte.

Canopée dénonce un renoncement politique

Pour l’ONG, le gouvernement fait le choix de revoir ses objectifs climatiques plutôt que d’agir suffisamment sur les causes de cette dégradation. Canopée reproche notamment à l’État de ne pas engager de transformation profonde de la gestion forestière afin d’améliorer la résilience des écosystèmes face au changement climatique. L’association plaide depuis plusieurs années pour une sylviculture plus proche du fonctionnement naturel des forêts, limitant notamment les coupes rases, favorisant les peuplements mélangés et protégeant davantage les vieux peuplements capables de stocker durablement le carbone.

Selon elle, considérer la baisse du puits forestier comme une donnée acquise revient à reporter les efforts sur d’autres secteurs économiques tout en acceptant la perte progressive d’un outil essentiel de régulation climatique. L’organisation estime également que cette évolution fragilise la crédibilité de la trajectoire française vers la neutralité carbone.

Un débat qui dépasse les seules forêts

Cette controverse intervient dans un contexte européen où la question des puits de carbone devient de plus en plus centrale. L’Union européenne a fixé des objectifs précis concernant le stockage naturel du carbone à travers les règlements relatifs à l’utilisation des terres, au changement d’affectation des sols et à la foresterie (LULUCF). Les États membres sont ainsi appelés à préserver et renforcer leurs capacités d’absorption naturelle.

En France, plusieurs organismes publics, dont l’Inventaire forestier national et les experts du Haut Conseil pour le climat, alertent régulièrement sur la dégradation continue des écosystèmes forestiers et sur les conséquences qu’elle pourrait avoir sur les objectifs climatiques nationaux. Le débat porte désormais sur les moyens à mettre en œuvre pour inverser cette tendance. Les scientifiques évoquent une adaptation profonde des pratiques forestières, une diversification des essences, une meilleure protection des sols ainsi qu’une réduction des pressions exercées sur les forêts dans un climat qui continue de se réchauffer.

La consultation publique autour de la troisième Stratégie nationale bas-carbone devrait se poursuivre au cours des prochains mois avant l’adoption définitive du texte par le gouvernement. Les critiques formulées par Canopée illustrent les tensions persistantes entre les objectifs affichés de neutralité carbone et les moyens effectivement mobilisés pour préserver les écosystèmes qui rendent cette ambition réalisable.

Sources :

  • Le Monde – « La France sacrifie son puits de carbone forestier dans sa nouvelle stratégie climatique », 29 juin 2026.
  • Ministère de la Transition écologique – Projet de Stratégie nationale bas-carbone (SNBC 3) et consultation publique.
  • Haut Conseil pour le climat – Rapports annuels sur la politique climatique française.
  • Canopée Forêts vivantes – Rapport publié le 29 juin 2026 sur l’évolution du puits de carbone forestier.