Neutralité suisse : l’ancien chef de l’armée Thomas Süssli alerte sur le risque d’un isolement militaire

L’ancien chef de l’armée suisse Thomas Süssli met sévèrement en garde contre l’initiative sur la neutralité. Selon lui, limiter les sanctions et la coopération militaire avec les partenaires étrangers fragiliserait directement la capacité de défense du pays. Il estime surtout qu’en cas de conflit majeur, la Suisse n’aurait plus les moyens de garantir seule sa sécurité.

L’ancien chef de l’armée suisse Thomas Süssli qui s’était rendu à Davos 2023 ne cache pas ses inquiétudes face à l’initiative sur la neutralité. Dans un entretien accordé à Blick, celui qui a dirigé les forces armées helvétiques estime que le texte pourrait réduire considérablement la marge de manœuvre de la Confédération en matière de politique étrangère et de sécurité.

Son argument central tient en quelques mots : dans l’environnement sécuritaire européen actuel, la Suisse ne peut plus envisager sa défense comme une affaire strictement nationale. Une protection crédible suppose, selon lui, une coopération préparée en amont avec les pays voisins et les structures militaires européennes.

Une neutralité qui n’exclut pas les sanctions

Thomas Süssli conteste d’abord l’idée selon laquelle l’adoption de sanctions serait nécessairement incompatible avec la neutralité suisse. Si l’image internationale de la Confédération reste profondément associée à sa neutralité militaire, l’ancien chef de l’armée considère que les sanctions constituent également un instrument permettant de décourager un conflit ou d’en augmenter le coût pour celui qui le déclenche.

L’enjeu est particulièrement sensible puisque l’initiative limiterait la possibilité pour la Suisse de s’associer à certaines sanctions internationales. Pour Süssli, une telle restriction pourrait produire un résultat paradoxal.

En l’absence de sanctions, des composants électroniques provenant de Suisse pourraient par exemple être livrés à un pays engagé dans une guerre avant de se retrouver intégrés à des systèmes d’armes employés contre des civils. Une situation qui, selon lui, pourrait elle aussi nuire à la perception de la neutralité helvétique.

L’ancien commandant de l’armée rappelle par ailleurs que la neutralité ne suffit pas, à elle seule, à expliquer la manière dont la Suisse a traversé les grands conflits du XXe siècle. Il évoque une combinaison entre neutralité, diplomatie, mesures économiques et capacité militaire crédible. C’est cet équilibre que l’initiative risquerait, à ses yeux, de bouleverser.

La coopération avec l’OTAN au cœur du débat

L’autre inquiétude majeure concerne la coopération militaire internationale. D’après Thomas Süssli, une partie importante des principes défendus par l’initiative existe déjà dans la Constitution suisse ou découle du droit international. Les changements les plus significatifs concerneraient donc les sanctions, mais également les possibilités de coopération avec des partenaires étrangers.

Or, pour l’ancien chef de l’armée, attendre qu’une attaque survienne avant de développer une coopération militaire serait irréaliste.

La Suisse est entourée de pays membres de l’OTAN. Une éventuelle assistance militaire ne pourrait donc pas être improvisée du jour au lendemain. Pour que différentes armées puissent travailler ensemble en situation de crise, elles doivent connaître leurs procédures respectives, disposer de systèmes compatibles et avoir préparé leur coordination.

Cette interopérabilité représente, selon Süssli, une condition essentielle à toute coopération militaire efficace. Il décrit ainsi l’OTAN comme une forme de standard commun pour de nombreuses forces armées européennes.

La Suisse participe déjà à certains dispositifs liés à cette coopération. Thomas Süssli cite notamment la présence de personnel suisse dans différents projets de l’Alliance atlantique, dont le Centre d’excellence pour la cyberdéfense coopérative de l’OTAN. Ces échanges permettent notamment à la Suisse d’acquérir et de partager des connaissances utiles à sa propre cyberdéfense.

« La Suisse ne pourra plus jamais se défendre seule »

C’est sur la capacité militaire proprement dite que Thomas Süssli se montre le plus catégorique. Il rejette l’idée, notamment défendue par l’UDC, selon laquelle la Suisse pourrait assurer seule l’ensemble de sa défense à condition d’investir suffisamment dans son armée.

À ses yeux, cette perspective n’est plus réaliste. La géographie du pays et la nature des menaces militaires modernes imposent une coopération dépassant les frontières nationales.

La surveillance de l’espace aérien en constitue l’un des exemples les plus parlants. Les capacités suisses permettent de surveiller le territoire national, mais une attaque menée à l’aide de missiles balistiques exige une détection suffisamment précoce. Si la menace n’est identifiée qu’une fois entrée dans l’espace aérien suisse, le temps disponible pour réagir peut devenir insuffisant, y compris avec des systèmes de défense antiaérienne tels que Patriot.

C’est notamment pour cette raison que le Conseil fédéral souhaite intégrer davantage la Suisse au dispositif européen de connaissance de la situation aérienne. L’objectif consiste à pouvoir identifier une menace avant qu’elle ne franchisse les frontières du pays, plutôt que de limiter la surveillance au ciel situé entre Genève, Bâle et le reste du territoire national.

Pour Thomas Süssli, cette réalité illustre les limites d’une conception strictement autonome de la défense. La neutralité militaire peut être maintenue, estime-t-il en substance, sans renoncer aux mécanismes de coopération indispensables pour anticiper les menaces.

Le débat dépasse ainsi la seule définition juridique de la neutralité. Il touche directement à la manière dont la Suisse entend assurer sa sécurité dans une Europe où les capacités militaires, la surveillance aérienne, le renseignement et la cyberdéfense fonctionnent de plus en plus en réseaux.

Sources :

Blick, entretien d’Annalena Müller et Reza Rafi avec Thomas Süssli, « La Suisse ne pourra jamais se défendre toute seule ! », publié le 30 août 2026.