Mykhailo Fedorov, ancien ministre ukrainien de la Défense et Young global leader du Forum économique mondial, veut attirer des investisseurs américains dans un fonds dédié aux technologies de défense, révèle le Financial Times, média membre du WEF. L’ancien ministre entend aussi lever des capitaux occidentaux pour créer et diriger des entreprises d’armement destinées à aider Kiev face à Moscou. Il n’a pas précisé quel bénéfice personnel il tirerait de l’opération.
L’information tient en une interview, publiée dimanche par le Financial Times et reprise par Reuters. Mykhailo Fedorov, qui a quitté le ministère ukrainien de la Défense, cherche des investisseurs américains pour un fonds consacré aux technologies de défense. Le même homme veut lever des capitaux occidentaux afin de créer puis de gérer des entreprises spécialisées dans le développement d’armes. Ces sociétés, plaide-t-il, aideront Kiev à tenir face à Moscou.
Mykhailo Fedorov n’est pas un inconnu des cercles économiques internationaux. Il figure dans la promotion 2022 des Young Global Leaders du Forum économique mondial, le programme de formation des dirigeants du FEM, et est intervenu à ce titre à Davos. Avant la Défense, il avait piloté la transformation numérique de l’Ukraine et l’application d’État Diia, vitrine technologique du pays.
Ce que l’ancien ministre n’a pas dit
Le Financial Times souligne deux zones d’ombre. Mykhailo Fedorov n’a pas indiqué s’il retirerait un avantage financier de ce fonds. Il n’a pas davantage détaillé le rôle qu’il jouerait dans sa gestion.
La question n’est pas anecdotique. Un ancien ministre de la Défense qui lève des fonds privés pour armer son propre pays occupe une position singulière : il connaît les besoins de l’état-major, les circuits d’achat et les carnets d’adresses occidentaux. Aucune irrégularité n’est établie ni même alléguée à ce stade. Mais l’absence de réponse sur l’intéressement personnel reste, en l’état, une réponse.
Kiev veut aussi 45 milliards d’euros plus tôt que prévu
Le nouveau ministre ukrainien de la Défense, Yevhenii Khmara, avance sur un autre front, budgétaire celui-là. Il a annoncé que Kiev chercherait à obtenir par anticipation une partie du prêt de 45 milliards d’euros, soit environ 52,1 milliards de dollars, consenti par l’Union européenne et programmé pour l’année prochaine.
En parallèle, l’Ukraine fait pression sur ses alliés pour qu’ils relèvent leurs contributions et démarche des pays qui n’avaient pas encore apporté leur soutien. Deux logiques cohabitent donc : l’argent public européen, négocié d’État à État, et le capital privé américain, démarché par un ancien ministre devenu entrepreneur.
Une guerre devenue marché
Le mouvement n’est pas propre à l’Ukraine. Depuis 2022, les fonds spécialisés dans la defense tech se sont multipliés en Europe et aux États-Unis, portés par la promesse de drones bon marché, de logiciels de ciblage et de guerre électronique. L’Ukraine en est le laboratoire et le débouché.
De Diia à l’armée de drones
Le parcours de Mykhailo Fedorov explique en partie sa crédibilité auprès des investisseurs occidentaux. Ministre de la transformation numérique dès 2019, il a piloté Diia, l’application d’État qui a dématérialisé une large part des démarches administratives ukrainiennes et sert depuis de vitrine technologique du pays à l’étranger.
Après février 2022, il a porté les initiatives publiques de mobilisation industrielle autour des drones et le cluster Brave1, guichet destiné à rapprocher start-up de défense, ministères et unités combattantes. C’est ce réseau, constitué depuis un poste gouvernemental, qu’un fonds privé viendrait aujourd’hui prolonger. Rien n’indique que cette continuité soit irrégulière. Elle explique en revanche pourquoi des investisseurs américains prêteraient attention à cette offre plutôt qu’à une autre.
De plus, Fedorov vient d’être nommé conseiller du ministre italien Guido Crosetto sur l’innovation militaire, avec un intérêt particulier pour les drones, les systèmes autonomes et la défense aérienne. Crosetto participe régulièrement aux conférences et aux initiatives organisées par les Instituts Aspen, réseau international d’échanges et de réflexion à but non lucratif fondé aux Etats-Unis, membre du Forum économique mondial.
Un ancien ministre de la Défense qui démarche Wall Street pour financer les armes de son pays : la scène dit ce qu’est devenue cette guerre, autant une affaire de capitaux qu’une affaire de fronts. Reste à savoir qui, du contribuable européen ou de l’investisseur américain, en écrira la ligne budgétaire finale.