Mykhaïlo Fedorov, limogé du ministère de la défense ukrainien à la mi-juillet 2026, a diffusé le 18 août une vidéo de près de dix minutes appelant à organiser des élections en pleine guerre. L’ancien ministre y décrit une crise de gouvernance et une corruption persistantes, sans jamais prononcer le nom de Volodymyr Zelensky. Quelques heures plus tard, le président envoyait au Parlement le nom de son successeur définitif.
La vidéo est sobre : un homme de 35 ans, vêtu de noir, face caméra, sur YouTube, le mardi 18 août 2026. Mykhaïlo Fedorov y dresse un tableau sévère du système politique ukrainien, entre corruption, crise systémique de gouvernance et défiance de la population, rapporte Le Monde, dont le correspondant à Kiev, Thomas d’Istria, souligne qu’il ne cite pas une seule fois le chef de l’État. Il appelle à « restaurer le processus démocratique ».
Derrière la formule, une demande précise. Selon le Kyiv Independent, l’ancien ministre réclame un mécanisme légal, sûr et réaliste permettant d’organiser un scrutin pendant une guerre longue, avec un accès au vote garanti pour les militaires, les habitants des zones proches du front et la diaspora. Il avance que Vladimir Poutine ne doit pas décider du moment où les Ukrainiens choisissent leurs dirigeants, et que la démocratie fait partie de ce pour quoi le pays se bat. Aucun poids lourd de la vie politique ukrainienne n’avait franchi cette ligne depuis le 24 février 2022.
Ce que la loi martiale rend impossible
L’élection présidentielle ukrainienne aurait dû se tenir au printemps 2024. Elle a été suspendue par la loi martiale, régulièrement prolongée depuis l’invasion russe, qui interdit la tenue de scrutins nationaux. Le débat sur la tenue d’un scrutin n’est pas neuf, mais il était jusqu’ici porté par des voix extérieures au pouvoir ukrainien. Ce qui change, cette fois, c’est l’identité de celui qui pose la question : un ancien membre du gouvernement, encore populaire, et qui ne cache pas ses ambitions.
Du ministère du numérique à la défense, puis dehors
Le parcours mérite d’être rappelé, tant l’homme est souvent réduit à un seul poste. Mykhaïlo Fedorov, né en janvier 1991 à Zaporijjia, a été nommé ministre de la transformation numérique en août 2019, à 28 ans, ce qui fit de lui le plus jeune ministre de l’histoire politique ukrainienne. Il a ensuite cumulé cette fonction avec celle de vice-Premier ministre chargé de l’innovation, de l’éducation, de la science et des technologies, puis de premier vice-Premier ministre à partir de juillet 2025. C’est le 14 janvier 2026 qu’il est devenu ministre de la défense.
Il est resté six mois à ce poste. Le Kyiv Independent attribue son éviction à ses désaccords répétés avec le commandant en chef des forces armées, Oleksandr Syrsky, sur la réforme militaire, la mobilisation et les officiers de recrutement. Le même média lui crédite d’avoir obtenu d’Elon Musk, en février 2026, le blocage de l’accès russe au réseau Starlink, et d’avoir lancé une campagne de « verrouillage logistique » contre les lignes d’approvisionnement russes. Figure du numérique d’État, il est également Young Global Leader du Forum économique mondial, promotion 2022, comme en témoigne une liste rendue publique par l’organisation en avril de cette année-là. Fedorov a participé au Forum de Davos 2023, où une conférence de presse lui était spécifiquement consacrée sur la transformation numérique ukrainienne. En janvier 2024, il a également signé avec Børge Brende, président du WEF, une lettre d’intention visant à créer à Kyiv un centre GovTech lié au réseau du Forum économique mondial. Le WEF a ensuite annoncé officiellement en mai 2024 la création du Global Government Technology Centre Kyiv.
38 %, puis 50 %
Son limogeage a déclenché une séquence que la présidence n’avait pas anticipée. Des manifestations ont éclaté dans plusieurs villes pour réclamer sa réintégration, analyse le centre de réflexion britannique Chatham House, membre du WEF qui rappelle que la confiance des Ukrainiens envers Mykhaïlo Fedorov était passée de 38 % à 50 % en six mois selon l’Institut international de sociologie de Kiev, quand celle envers Volodymyr Zelenskyy, proche du WEF restait stable autour de 61 %. Chatham House rappelle que le président a ensuite écarté Oleksandr Syrsky et proposé à l’ex-ministre un autre poste au gouvernement, sans le convaincre.
La réponse à la vidéo du 18 août est venue le jour même. Volodymyr Zelensky a transmis au Parlement la candidature de Yevhenii Khmara, chef par intérim des services de sécurité et ministre de la défense par intérim, pour occuper le poste de manière définitive, un vote étant attendu le 19 août, selon le Kyiv Independent et le Kyiv Post. La porte est refermée.
Un ancien ministre réclame des élections que la loi interdit d’organiser. Il faudra bien que quelqu’un tranche. Dans tous les cas le futur patron de l’Ukraine sera certainement proche du WEF.